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Essais À l’école de l’écriture

mai 2006 | Le Matricule des Anges n°73 | par Sophie Deltin

Dans ce manuel destiné aux jeunes prolétaires de la Russie des années 20, Victor Chklovski dispense la technique rudimentaire du métier d’écrivain.

Technique du métier d’écrivain

Si vous voulez devenir écrivain, vous devez examiner les livres avec autant d’attention qu’un horloger examine les montres, et un chauffeur les automobiles. » N’est-ce pas exagéré ? Mais non, celui qui nous l’enseigne n’est rien d’autre que Victor Chklovski (1893-1984), fondateur en 1916 de l’Opoiaz, le groupe des formalistes russes de Saint-Pétersbourg, et lui-même auteur de plusieurs romans autobiographiques (La Troisième Fabrique, Voyage sentimental). Dans cet ouvrage habile, vif et plein d’esprit, le théoricien adresse, à l’intention du néophyte et pourquoi pas selon la proposition du traducteur et postfacier Paul Lequesne « au secours de la littérature française », un ensemble de conseils pratiques, de règles à ruminer ainsi que des réflexions nourries d’exemples tirés d’auteurs tels que Dostoïevski, Gorki, Tolstoï, Pouchkine, Dickens, Maupassant. Apprentis écrivains, méditez donc ces quelques principes fondamentaux : assurez-vous en premier lieu d’avoir une autre profession, pour ne pas mourir de faim mais surtout pour accumuler de la matière. Lisez assidûment les anciens, n’hésitez pas à « décortiquer » ni à « désosser » leurs œuvres – sous peine de les plagier même sans vous en rendre compte. Il ne sert à rien de recopier les autres (« c’est un cul-de-sac ») car la forme, il faudra bien la créer vous-même. Essayez plutôt de convertir votre regard, en ayant le sens du détail, non pas le déjà (trop) bien connu mais celui, inouï, que seul un étranger pourrait remarquer la première fois ; en un mot, « développez votre rapport personnel aux choses » en les montrant plutôt qu’en les nommant directement.
Si l’on a cru sourire de tant de méthode, on se ravise par la suite. Car bien plus que des règles d’exercice littéraire, le pédagogue nous livre là des préceptes de comportement. Celui-ci souligne d’ailleurs qu’« enseigner aux gens uniquement les formes littéraires, autrement dit enseigner la manière de résoudre des problèmes mais pas les mathématiques, ce n’est rien moins que dévaliser l’avenir et fabriquer des médiocres. » Retenons aussi que le travail journalistique recèle ses vertus. Écrire des articles ou des feuilletons requiert en effet de privilégier la clarté, d’écrire des phrases courtes, et surtout de peaufiner son vocabulaire, d’« emmagasiner » les mots « non pas pour orner son texte, comme à Mardi gras (…), mais pour rendre l’exacte signification des choses ». Et à ceux qui n’arrivent pas à commencer, il faut « savoir rester assis longtemps. Gogol disait que si l’inspiration ne vient pas, mieux vaut rester assis et écrire que l’inspiration ne vient pas, plutôt que quitter la table ». Pour le choix du sujet enfin, « un conseil fondamental : c’est d’écrire sur le temps présent et son actualité, de parler de faits, d’événements bien précis, de ne pas se soucier que le sujet soit important ou mineur ».
En d’autres termes, l’écriture est avant tout un métier qui suppose un apprentissage rigoureux et une « énorme besogne ». Une fois ce savoir-faire acquis, seule la faculté de composer avec la « contrainte » à laquelle on est forcément soumis fait le véritable écrivain. Car « la grande littérature (…) c’est celle qui tire correctement profit de son époque, qui utilise la matière de son temps ». Et Victor Chklovski, qui écrit ses lignes en 1927, sait de quoi il parle. Pour cet ancien socialiste-révolutionnaire opposé aux bolcheviks et exilé en 1922 à Berlin (où il a travaillé avec Eisenstein), la contrainte, c’était le nouvel ordre soviétique avec lequel, dès son retour en 1924, il fut obligé de transiger pour continuer son activité de critique de cinéma. Et pour celui qui en 1930 dut publier un article de rétractation, on comprend volontiers en quoi cet ouvrage représente, selon Paul Lequesne, aussi bien un « testament provisoire » qu’un « acte de résistance ».
Sophie Deltin

À l’école de l’écriture Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°73 , mai 2006.
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