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Poches Un monde sans pitié

mai 2006 | Le Matricule des Anges n°73 | par Delphine Descaves

À travers un recueil de courts récits poétiques, à l’écriture très sensitive, Wolgang Borchert (1921-1947) peint une humanité en déshérence.

Wolfgang Borchert a connu un itinéraire fulgurant. Né en 1921, il a grandi à Hambourg ; poète, dramaturge et comédien, il est confronté au nazisme et en 1942, part sur le front russe, à deux reprises ( la seconde, après avoir subi un procès l’accusant de désertion, et échappé à la peine de mort), puis il est emprisonné pour avoir raillé Goebbels lors d’imitations satiriques devant ses camarades. Fait ensuite prisonnier par les Français à Francfort, il parvient à s’échapper et rejoint Hambourg à pied… Après la guerre, il poursuit son activité de comédien, et il écrit énormément, notamment Devant la porte, une pièce qui connaît un succès flamboyant lors de diffusions radiophoniques. La pièce est jouée en 1947 mais Borchert, très malade, ne la verra jamais : il meurt la veille de la Première, à 26 ans.
Chère nuit gris-bleu est un recueil de courts textes, dont le genre s’apparente davantage à la poésie en prose qu’à la nouvelle : la trame narrative est mince, et c’est la phrase de Borchert, son rythme – il manie superbement le procédé de répétition – et les métaphores qu’il déploie pour nous, qui font la grâce de son livre. On pense plus d’une fois à Baudelaire et ses Petits poèmes en prose, notamment dans la vision qu’il donne de Hambourg : véritable poète de la ville, il en dépeint les laideurs et les beautés avec une égale attention, une égale acuité. Il décrit la jolie femme « aux genoux blancs » suivie un soir, mais aussi les habitants plus humbles, plus misérables : « les faces de freux, peau blanche et pâleur de givre, se tiennent accroupies, dans leur impasse, dans leur inéluctable humanité, profondément enfouies dans leurs vestes aux rapiéçages multicolores. » On est frappé à la lecture de ces textes concis par la perception qu’a Borchert d’une humanité abandonnée, esseulée dans un monde inhospitalier. Le jeune écrivain est déjà un homme marqué par son époque : de texte en texte, en effet, plane l’ombre de la guerre. Elle est explicite, dans le cri de révolte d’un jeune personnage qui le temps d’une permission, erre en ville et suit une inconnue, « Je suis sûrement trop jeune pour toi, non ? Oui, tout à coup, on est de nouveau trop jeune. Pour la guerre par contre on n’était pas trop jeune. Seulement pour ce qui est bon, comme cela », ou dans le portrait de soldats aux « visages de bois égarés, (…) rigides, anguleux » sous « les grenades (qui) mugissaient, et, salement venimeuses, mordaient la neige en glapissant. » Elle est une toile de fond, menaçante et triste, non-dite, par exemple dans le très beau texte sur l’Elbe, où la nostalgie du fleuve se confond avec celle de la patrie et des temps meilleurs : « Elbe, disons-nous, nous les affamés pleins d’espoir. Nous entendons battre les cœurs métalliques des pauvres petits cotres vaillants, fidèles et sans défense – mais en secret nous entendons à nouveau les trombones des bateaux-mamouths, les grands, énormes, gigantesques bateaux. »
Souvent symboliste, l’écriture de Wolfgang Borchert marque de couleurs les lieux et les êtres, suscitant des images parfois saisissantes, quasi oniriques : « des chats criaient dans la neige ensanglantée. C’est le feu qui la rendait si rouge. » Hanté par la guerre et son amour pour Hambourg, Borchert, dans cette langue d’une intense poésie, nous dévoile finalement la vérité qu’a su puiser dans le spectacle du monde son extraordinaire sensibilité.
Delphine Descaves

Un monde sans pitié Par Delphine Descaves
Le Matricule des Anges n°73 , mai 2006.
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