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Poches La chair et la terre

mai 2006 | Le Matricule des Anges n°73 | par Thierry Cecille

Dans les replis d’une Dordogne immémoriale, en une langue fastueuse, Pierre Michon chante le légendaire du désir qui nous fait vivants.

Un jeune instituteur de 20 ans, que l’on pressent naïf et encore novice en toutes ces expériences qui nous endurcissent ou, à l’inverse, nous défont, arrive, un soir de septembre 1961, en un village perdu. L’auberge est hospitalière mais un peu effrayante, « enduite de ce badigeon sang de bœuf qu’on appelait naguère rouge antique », les commensaux sont des pécheurs aux allures de sauvages adoucis, peut-être des « passeurs louches », Hélène, l’aubergiste « aux gestes humbles » qui « rayonnaient d’orgueil, d’une joie silencieuse », semble la « sibylle de Cumes », sur la salle règne un renard empaillé mais à l’œil encore vigilant. Au dehors c’est la nuit sombre et la rivière, la Grande Beune, « trou » plus sombre encore. Conte archaïque, mythe des âges sombres, ou, comme le narrateur nous en avertit, « fabliau obscène », nous voici, dès cette sorte d’il était une fois initiatique, soumis au sortilège de ce récit magistral. Bien insensible serait celui qui dès lors parviendrait à ne pas lire jusqu’au bout, souffle coupé et bouche bée, cette odyssée intime, cette navigation périlleuse et fascinée, entre la chair et la terre. L’instituteur, en effet, trouve face à lui, disponible mais déjà livrée à un autre, et plus encore au désir qui la gouverne, la buraliste : « C’est peu dire qu’elle était un beau morceau. Elle était grande et blonde, c’était du lait. C’était large et riche comme Là-Haut les houris, vaste mais étranglé, avec une taille serrée ; si les bêtes ont un regard qui ne dément pas leurs corps, c’était une bête ; si les reines ont une façon à elles de porter sur la colonne d’un cou une tête pleine mais pure, clémente mais fatale, c’était la reine. » Salammbô entre les paquets de Marlboro, Reine de Saba échappée d’une fresque de Piero della Francesca, elle s’avance, majestueuse, à travers les bois et les champs, boueuse elle demeure somptueuse, sa beauté défie les hommes, mais avec tendresse, et tout un chacun, devant elle, sent lui « pousser au ventre » son désir. L’instituteur, bien que pourvu d’une « petite copine », brune « piquante comme on dit » mais bien moins royale, traque cette apparition sensuelle, la rêve, la célèbre.
C’est bien en effet une sorte de chant que nous lisons : Michon nous offre en même temps que ce monde de brumes et de pluies, de rivières en crue et de cavernes hantées de lointains chamans, un texte où résonne l’écho de voix qui, elles aussi, voulurent, avec des mots, approcher le tremblement de l’être, « le cri interminable mais coupé net, modulé, plein de larmes et d’invincible désir ». Cette femme cachant son secret brûlant sous ses « belles guenilles », connaissant la morsure du fouet et dissimulant sous un fichu le « miel noir » du sang d’une blessure qui sans doute fut aussi jouissance, nous avons rencontré ses sœurs chez Bataille, l’auberge médiévale et ses « charcutailles » fut la halte du Rimbaud vagabond, cet instituteur fait, lui aussi, à son tour, « crispé comme un extravagant », l’expérience d’une fleur du mal irrésistible.
L’écriture de Michon serait-elle notre écriture fin de siècle ? Serait-il notre Huysmans, notre Gourmont ? On trouve ici aussi les pluriels pleins d’ampleur un peu mystérieuse, comme luxueux (les « hébétudes fabuleuses », les « fardeaux d’incomplétude »), le trio surprenant des épithètes choisies (« ces rencontres truquées, furieuses, courtoises »), les termes rares (une « gravelure », un dieu « calendérique »), la métaphore baroque (les haches et harpons de pierre : « grenades obsolètes à jamais dégoupillées ») et une aristocratique ponctuation, qui donne à la phrase son rythme changeant, ses ruptures et ses alanguissements. Nulle gratuité cependant ici ; écoutons et voyons : « J’imaginais, dans la salle sang de bœuf aux odeurs de mégot, de futaille, de salpêtre, tous les buveurs partis vers la nuit noire à quoi nul ne résiste, la buraliste cédant aussi à cet appel, se dressant sur son lit, jetant son imper sur son dos pour accourir là en tordant ses chevilles sur ses hauts talons, la reine, entrant comme le vent, à deux mains tremblantes ouvrant l’imper, et, à ma seule disposition sous l’œil réfléchi d’Hélène derrière son comptoir, jetée nue sur les tables poissées, sur le flipper éteint, y secouant ses sequins, y perdant ses yeux blancs, dans toutes les postures enfin où se puissent le plus largement connaître son poil corbeau, ses cuisses orgeat, ses fesses de nacre, jouissant immodérément sous un renard, ses cris d’orfraie tombant, dévalant la falaise, étonnant les braconniers accroupis sur la Beune. »


Thierry Cecille
La Grande Beune de Pierre Michon, Folio, 78 pages, 7,50

La chair et la terre Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°73 , mai 2006.
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