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Domaine étranger Terre d’écueils

novembre 2006 | Le Matricule des Anges n°78 | par Anthony Dufraisse

Faut être prudent au pays de la liberté

L’Amérique, pays d’accueil ? Faut voir. « Immigré ayksay » mis en scène par James Kelman (né en 1946), Jeremiah Brown a vu, et de la fameuse hospitalité américaine il revient. Ce mythe est mité plus qu’autre chose. Dans ce roman âpre, foisonnant et rugueux, le troisième que publie Métailé après Le Poinçonneur Hines et Le Mécontentement, Kelman écorche sérieusement l’Amérique, moins terre d’accueil que d’écueils. Son billet d’avion en poche, ce Jeremiah Brown s’apprête à rentrer au pays, dans son Écosse natale. Mais la veille de son départ, voilà qu’il hésite et écume ces pubs qui sont des bouges, où souvenirs et alcools mêlés vont lui tourner la tête. Vidant ses verres de bière, il vide aussi son sac. Dans son débit, l’écriture de Kelman épouse « la cervelle en vrac » de cet homme. Débraillé et braillard, débridé et traversé de sautes d’humeur, un monologue intérieur se déploie en « longues tirades ironiques ». Jamais Kelman ne paraît vouloir poser la plume ; et son Brown parle, parle, à n’en plus finir. Il nous faut ses intempestifs jurons pour reprendre notre respiration. Ce soliloque, plus cruel à mesure que Brown est plus lucide, s’acharne à réveiller en lui tout ce qu’il a raté en venant dans ce pays de la prétendue liberté. Car ici, un immigré restera toujours louche comparé aux gens de souche. À travers ce porte-voix éméché qui ne mâche pas ses maux, Kelman trouve un porte-flingue qui à sa façon tire à vue sur cette chimère américaine : la success-story. Ce personnage très sombre n’est pas pour nous surprendre. Comme ceux des précédents romans, il est désabusé, presque désespéré. Presque, car les personnages de Kelman n’arrivent jamais totalement, c’est en cela qu’ils nous touchent, à se débarrasser de leur idéalisme.

Faut être prudent au pays de la liberté de James Kelman - Traduit de l’anglais (Écosse) par Céline Schwaller, Métailé, 405 pages, 23

Terre d’écueils Par Anthony Dufraisse
Le Matricule des Anges n°78 , novembre 2006.
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