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Histoire littéraire Une souffrance en feu

mai 2007 | Le Matricule des Anges n°83 | par Richard Blin

Olivier Penot-Lacassagne signe une belle biographie littéraire d’Artaud. Pour comprendre la vie et l’œuvre d’un homme qui a payé très cher le droit de mener une existence autre que celle d’un « enviandé ».

Antonin Artaud

Le voici enfin le livre qui loin des clichés et du mythe, fût capable de déjouer tous les contresens entourant la vie et l’œuvre d’Artaud (1896-1948). Il est dû à Olivier Penot-Lacassagne, et à l’exigeante collection du « Cercle des poètes disparus », aux éditions Aden. Pas de notes en bas de page pour détourner l’attention du lecteur, mais une rigueur, une concision, une profondeur d’analyse qui impressionnent. C’est l’aventure d’une écriture, qui est suivie ici, texte après texte, le cheminement d’un homme qui, bousculant les limites de la pensée occidentale, invite à penser autrement. Un parcours chaotique fait de reniements, d’une série de possibles tour à tour explorés puis abandonnés. Le trajet d’un homme qui ne cessa de questionner et de réévaluer son rapport au monde. À l’homme s’offraient deux routes, « celle de l’infini dehors,/ celle de l’infime dedans.// Et il a choisi l’infime dedans. » Ce passage de « l’infini dehors » à « l’infime dedans », est l’objet de toutes les inquiétudes d’Artaud et forme le socle de ses croyances successives.
Très tôt victime de neurasthénie aiguë, Artaud connaîtra toute sa vie les maisons de santé et les crises dépressives. Souffrant « d’une effroyable maladie de l’esprit », une maladie « qui touche à l’essence de l’être et à ses possibilités centrales d’expression », comme il l’écrit à Jacques Rivière, et se sentant voué à une désespérante discontinuité qui morcèle sa parole et le dépossède de ses droits, Artaud n’a qu’une hâte : échapper à la sujétion de ce qui ne cesse de se substituer à lui. « Je voudrais faire un livre qui dérange les hommes, qui soit comme une porte ouverte et qui les mène où ils n’auraient jamais consenti à aller, une porte simplement abouchée avec la réalité. » (L’Ombilic des limbes).
Rapportant les rages de son mal-être, constatant l’impossibilité d’être au monde, dans le monde, de façon totale, Artaud va récuser l’hétérogénéité du signe et du sens, de l’humain et de l’universel, du corps et de l’esprit. Face à l’impouvoir d’un corps souffrant où la vie s’est figée, l’esprit doit se faire chair et la pensée corps. D’où la nécessité de s’abstraire du croire commun, d’en finir avec le « sinistre et rapetissé plan humain », de s’ouvrir à l’espace d’une réalité supérieure. Ce sera l’adhésion au surréalisme et la fondation du théâtre Alfred-Jarry. « Si nous faisons un théâtre ce n’est pas pour jouer des pièces, mais pour arriver à ce que tout ce qu’il y a d’obscur dans l’esprit, d’enfoui, d’irrévélé se manifeste en une sorte de projection matérielle, réelle. (…) Nous ne visons à rien moins qu’à remonter aux sources humaines ou inhumaines du théâtre et à le ressusciter totalement ».
Théâtre magique et non plus mimétique, faisant mouvoir en son langage les fables et les images d’une autre réalité. « Il importe avant tout d’admettre que, comme la peste, le jeu théâtral soit un délire et qu’il soit communicatif » (Le Théâtre et la Peste). Ce théâtre se veut l’émanation d’une réalité plus haute. Il doit réveiller la vie obscure du monde, retrouver la nudité du dehors, la mémoire cosmique de l’humanité, et recréer la chaîne « entre ce qui est et ce qui n’est pas, entre la virtualité du possible et ce qui existe dans la nature matérialisée » (Le Théâtre et son double, 1938). Ce sont les prémices d’un autre humanisme, que pose Artaud. Un humanisme situant l’homme dans la fluence du vivant, et non plus comme centre, sens et mesure de « l’infime dedans ».
Mais constatant vite l’inefficacité du théâtre de scène, Artaud va approfondir sa vision unitaire de l’homme et du monde en s’intéressant après l’ésotérisme occidental et l’Orient balinais au Moyen-Orient d’Héliogabale puis à l’Extrême Occident mexicain et irlandais. Persuadé qu’il existe des lieux où les forces invisibles sont indissociables de leurs manifestations visibles, il ira jusqu’au Mexique quêter les ferments d’une culture magique, et traquer, chez les Indiens tarahumaras, les secrets de l’indianité éternelle. Il y découvre rites et pratiques « liant la sensibilité éveillée de l’être à l’écheveau sensible de la réalité », mais comme cela avait déjà été le cas avec le geste théâtral, il comprend bientôt que le geste rituel n’est finalement pas plus apte à reverser l’homme dans le monde. La parole mythique fait alors place au prophétisme mystique du « Désespéré » des Nouvelles révélations de l’être (1937), un texte visionnaire prédisant la destruction du monde. Se sentant investi d’une mission, il s’identifie au Christ de l’Apocalypse, et part pour l’Irlande. Arrêté pour trouble de l’ordre public, il est rapatrié en France et interné.
Après avoir été Dieu, Artaud devient alors son contraire. Se découvrant moins l’élu de l’un ou de l’autre que le jouet de ses propres croyances, Artaud fait l’épreuve du néant, creusant dans ses derniers textes, la matière des mots pour tenter de donner corps à une autre langue enfin capable de signifier le sens de l’exister. Plus d’acteur, plus d’orant, plus d’oracle mais la « langue chaude du cu «  » Le cu remontera dans la tête et la tête disparaîtra » et « l’excription » d’un « corps sans organe », qui sera l’ultime expression du nomadisme d’Artaud. Encore fallait-il, pour rendre compte de cette façon d’écarteler son destin aux limites de l’impossible, savoir lire Artaud, le lire vraiment, le suivre dans ce qu’il a de plus déconcertant et de plus difficile. Ce que fait à merveille Olivier Penot-Lacassagne.

Antonin Artaud
Olivier Penot-
Lacassagne
Éditions Aden
368 pages, 25

Une souffrance en feu Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°83 , mai 2007.
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