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Essais Dominante majeur

mars 2010 | Le Matricule des Anges n°111 | par Sophie Deltin

Correspondance 1943-1955

Document historico-philosophique, l’échange entre Thomas Mann et Theodor Adorno (à gauche) résonne d’une fascination réciproque.
Ils sont voisins, dans le quartier résidentiel de Pacific Palisades près de Los Angeles, en Californie. Tous les deux en exil forcé après l’avènement d’Hitler au pouvoir, ils représentent la part privilégiée de l’émigration antifasciste. L’un, le conservateur bourgeois, l’auteur des Considérations d’un apolitique (1918) converti sur le tard à la République de Weimar et à l’humanisme démocratique. L’autre, le philosophe, de 28 ans son cadet, critique marxiste et fer de lance de ce qui deviendra l’école de Francfort. Thomas Mann (1875-1955) et Theodor W. Adorno (1903-1969) se rencontrent en 1943 lors d’une soirée organisée par un autre « voisin », Max Horkheimer. « Que vous m’ayez effectivement adressé la parole…, c’est un bout d’utopie réalisée, comme il en arrive rarement » se souviendra ému Adorno qui depuis sa jeunesse adule le prix Nobel de littérature (1929) comme un maître. Pour Thomas Mann, qui est en train d’écrire son Docteur Faustus, l’occasion est du pain béni : en la personne d’Adorno, éminent musicien féru des compositions novatrices et radicales incarnées par Arnold Schönberg - et qui fut même un temps à Vienne l’élève personnel et l’ami du compositeur Alban Berg, il trouve le fin connaisseur dont il a besoin.
Dans ce grand roman « allemand » en effet, Adrien Leverkühn, son héros tragique qui porte le désarroi spirituel de l’époque, vient de composer sa première œuvre maîtresse. « Ce qu’il me faut, écrit Thomas Mann, ce sont quelques détails exacts qui présenteraient un cachet réel et caractéristique… » Dans sa lettre du 30 décembre 1945, à la fois courtoise et décomplexée, qui prend soigneusement la mesure de ses propres possibilités (« moi-même à moitié musicien, j’ai transposé au roman la technique musicale du tissu polyphonique ») comme de ses limites (« il faut plus que de l’ »initiation « , il faut de l’étude - laquelle me fait purement et simplement défaut »), il en vient à formuler sans scrupule sa proposition de collaboration à l’auteur de la Philosophie de la nouvelle musique : « Voulez-vous réfléchir avec moi à la manière dont il faudrait à peu près mettre en œuvre cette œuvre - je veux dire celle de Leverkühn ; à la manière dont vous procéderiez, si c’était vous qui aviez conclu un pacte avec le diable… ? » Sur sa pratique des emprunts textuellement repris, Thomas Mann ne fait aucun mystère : « Je me suis exercé de bonne heure à une sorte de recopiage supérieur » et toujours, ajoute-t-il, « à visage découvert… »
Cette question de l’emprunt, et partant de la reconnaissance de la dette contractée par le grand écrivain envers le jeune musicologue - et qui comme nous le rappelle cette remarquable édition a déjà un précédent, Schönberg accusant le romancier d’avoir fait de Leverkühn l’inventeur de sa technique dodécaphonique -, devient un point de cristallisation de cette correspondance. Le dialogue entre les deux intellectuels qui demeurent assimilés à la grandeur et aux drames de l’Allemagne ne saurait toutefois se réduire à cette collaboration - et tension - ponctuelle. Avec le retour du philosophe à Francfort-sur-le-Main en 1949, c’est aussi un état des lieux saisissant sur « la régression allemande », politique et morale, qu’avec le recul et la sensibilité propre à l’« apatride professionnel » qu’il est devenu, Adorno dresse à son compatriote. Atterré par ce qui s’apparente à une amnésie collective (« l’insondable culpabilité s’(y est) volatilis(ée) en quelque sorte »), l’auteur de La Dialectique de la raison (1947) et des Minima Moralia (1951) décrit avec force l’« infantilisation fondamentale » d’un peuple qui en vient à consommer les biens de la culture, dans une acceptation aveugle au fascisme ordinaire que recèle cette « modernité » qui brade les valeurs, ruine le langage, « mutile » la conscience et l’autonomie de l’individu…
L’Europe, « misérable colonie ».
Du côté du Nouveau Monde, où la fureur du maccarthysme bat son plein, c’est le même pessimisme qui se dégage des analyses d’un Mann inquiet, menacé (« l’air politique (y) devient more and more unbreathable » note-t-il), et bientôt obligé de fuir à nouveau en Europe - cette « misérable colonie » - sans pour autant envisager un retour définitif dans « la patrie étrangère » - « On ne me traînerait pas en Allemagne avec dix chevaux. Je ne supporte pas la mentalité du pays, et rien ne me répugne comme ce mélange de misérabilisme et d’insolence qu’on s’autorise… » écrit-il en 1950.
Par-delà la gamme d’affects influencés par le bruit du monde et les vicissitudes de l’Histoire, c’est l’estime, l’écoute, la gratitude réciproques qui constituent la basse continue de cet échange vivant et indéfectible jusqu’à la mort de Thomas Mann à Zurich en 1955. « Je suis incapable de rien dire - Le coup m’anéantit » écrit Adorno en apprenant la funeste nouvelle. « Ceci seulement, que… je l’ai beaucoup, beaucoup aimé. » Un genre de lien donc, noué autour d’un sentiment majeur, comme il est dit de la tonalité musicale d’un morceau.

Correspondance 1943-1955
de Thomas Mann/Theodor Adorno
Traduit de l’allemand et présenté par Pierre Rusch
Éditions Klincksieck, 136 pages, 18

Dominante majeur Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°111 , mars 2010.
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