Jeanne Benameur, cœur rebelle
Peut-on naître à 5 ans ? Jeanne Benameur écrit dans Ça t’apprendra à vivre, que c’est à cet âge-là qu’elle a « appris à mourir ». C’était en 1958 et la mort portait alors, en Algérie où est née la romancière, l’uniforme des bérets noirs ou se fondait dans l’ombre du FNL. Cette découverte de la mort inaugure Ça t’apprendra à vivre, l’un de ses romans les plus réussis. Le livre s’ouvre avec la scène de « l’attaque ». Jeanne Benameur n’a pas 6ans, la prison où elle vit, cette nuit-là, est attaquée par des bérets noirs qui veulent « faire la peau à l’Arabe », son père. Scène primitive qui pourrait à elle seule expliquer la nécessité d’écrire. Nous y reviendrons.
Ce n’est pas ce genre de violence ou ce style de guerre qui a présidé à l’écriture de son nouveau roman, Les Insurrections singulières qui paraît en ce début d’année chez Actes Sud. Mais il s’agit encore de violence et de guerre : économiques, cette fois.
Dans ce nouveau roman comme dans les précédents, l’écriture de Jeanne Benameur s’adosse à sa propre expérience : la rencontre durant des mois, d’ouvriers menacés par la mondialisation, les restructurations, la précarité. Pour qui a lu ses livres précédents, ce sujet avait de quoi séduire : qu’est-ce qu’une romancière des profondeurs intimes, des silences (Les Demeurées), du monologue intérieur allait faire du champ social ?
C’est à Paris, chez ses éditeurs Actes Sud et Thierry Magnier, que nous la rencontrons, dans une belle salle de réunion qui surplombe un jardin en hibernation. Une maison qu’elle fréquente d’autant plus souvent qu’elle codirige les collections « D’une seule voix » (avec Claire David) chez Actes Sud Junior et Photoroman (avec Francis Jolly) chez Thierry Magnier. Dans les couloirs étroits ou dans l’escalier, tout le monde salue « Jeanne », lui demande des nouvelles. On la sent un peu chez elle, elle pour qui les mots « maison », « habiter » résonnent d’une manière particulière.
Sur ce père, elle aura beaucoup écrit, mystère douloureux dont elle n’a cessé d’explorer les ombres.
Si elle est née en 1952 dans le Constantinois, aucun de ses parents n’est algérien. Sa mère est d’origine italienne, ce que son physique germanique de grande blonde aux yeux bleus n’indique pas. Le grand-père de Jeanne est venu, avant-guerre, faire le mineur dans le nord de la France. « Mon père, c’est la Tunisie ». Il a été, avec ses parents, exilé en Algérie parce qu’il n’y avait pas en Tunisie assez de terre d’oliveraies pour toute la famille. « Mon père a fugué une première fois à 14ans. Il a quitté l’Algérie à dix-huit pour barouder. Il a fait la route. Il a traîné aux Pays-Bas, en Italie, il faisait de petits boulots pour continuer la route. » Il passera donc par Lille où il fait la rencontre de la grande blonde Italienne, en rupture de ban avec les siens. Rencontre détonante : « lui était un homme de droite avec des valeurs très affirmées – ça m’a donné du punch pour aller de l’autre côté. Elle...

