Vive cet espace d’écriture libre où se fonde une communauté intellectuelle, s’exerce l’esprit, s’affirment singularité et tempérament. Car différents de caractère, Jean Paulhan et Valery Larbaud l’étaient.
L’un, Paulhan (1881-1968) est discret, conciliant, toujours à l’affût de ce qui se trame dans la République des Lettres. Il a 36 ans, en 1920, quand débute leur correspondance, et vient de prendre en charge le secrétariat de la NRF, que dirige Jacques Rivière, auquel il succédera à la mort de celui-ci, en 1925. L’autre, Larbaud (1881-1957), l’auteur de A.O. Barnabooth et Fermina Marquez, a 39 ans. Grand bourgeois de province il a un besoin constant du dépaysement du voyage, mais n’est jamais aussi heureux que loin du monde. Alors, il s’ingénie à garder l’incognito, craignant par-dessus tout « les Enherbeurs », comme disait Léon-Paul Fargue, et « les Chronophages ». « Dites-moi où et quand, dans Paris, nous pourrions nous rencontrer, tête à tête et sans être dérangé et sans qu’on puisse me voir. » Un dédain profond pour le conformisme dont la contrepartie est une passion pour les méconnus, les poètes mineurs, et les petites revues.
Passionné de langues (anglais, espagnol, italien, latin, grec), là où Paulhan s’intéresse plus au langage et à la chimie de l’écriture, Larbaud ne cesse de défendre la littérature étrangère qu’il aime : Joyce, Faulkner, dont il est le vrai découvreur, Samuel Butler, Sir Thomas Browne, Nathaniel Hawthorne, Ricardo Güiraldes, G. Miro Ferrer, Manzini… En poésie, il met au-dessus de tout Les Chants de Maldoror, les Cartes postales d’Henry J.-M. Levet, Le Beau Voyage d’Henry Bataille et Saint-John Perse qu’il est le premier à avoir reconnu en saluant Éloges.
Jean Paulhan lui réclame des pages pour la NRF – « Je supporte mal une nrf où vous n’êtes pas » –, l’informe de l’état d’avancement de ses Fleurs de Tarbes. « Nous sommes tous deux horticulteurs » lui écrit Larbaud qui, de son côté, a en chantier les Violettes de Parme, un livre qui ne verra jamais le jour. C’est qu’il croule sous un courrier accablant, trop de travaux en train et en retard – « Ne m’en veuillez pas. Je défends mon travail. Ou alors que la NRF me donne une dactylo pour ma correspondance. » – sans parler des manuscrits à lire pour la revue Commerce, fondée par la princesse de Bassiano – la seule femme dont il ne détruira pas les lettres, trouvant plus quefutiles « les bobards qu’on raconte aux femmes pour se rendre intéressant, les mystifications plus ou moins conscientes qu’on leur fait, et tous ces tristes accessoires de cotillon dont s’ornent les liaisons irréfléchies, sans durée et sans influence sur les deux intéressés, – les deux basses parties contractantes ! »
C’est qu’il sait ce qu’il veut Larbaud. En témoignent sa vigilance maniaque dans sa chasse aux coquilles, son obsession à écrire « poëme » et « poëte », son acharnement mis à défendre ses intérêts – contrairement à ce qu’on pouvait imaginer d’un « riche amateur ». Le prouvent encore ses bêtes noires – Adrienne Monnier en tête –, sa brouille avec Fargue, sa conception de la biographie. « Aux clichés romantiques, à la théorie de Taine, à l’explication de l’œuvre par l’homme, j’oppose ce principe : l’essentiel de la biographie d’un écrivain consiste dans la liste des livres qu’il a lus. Tout le reste est un amalgame de faits étrangers à la littérature, faits sociaux, biologiques – tout ce que j’appellerais volontiers le pipi-au-lit des grands hommes. » Ce à quoi Paulhan réagit en affirmant que Sainte Beuve ni Taine n’avaient choisi de parler de l’homme, mais qu’ils y avaient été contraints « par une impuissance grandissante à parler de l’œuvre et de l’écrivain ».
Un Paulhan qui évoque aussi bien Paul Valéry – qui « n’a jamais compris clairement pourquoi il écrivait » – que l’hippopotame, l’animal fétiche de Larbaud, ou le tatou pour qui il a une tendresse particulière. Des lettres où l’on parle vacances, où Paulhan donne des nouvelles du milieu – « Supervielle a eu un sixième enfant. Il en est aussi fier et en paraît aussi surpris que si c’était le premier. » ; « Michaux m’apprend que son père vient de mourir, que sa mère est dans le coma, et son frère à demi-fou » – et au fil desquelles l’histoire de la littérature se montre sous un jour conflictuel avec les débats suscités par les injures dont regorgent le traité du style, d’Aragon, ou les colères de Claudel reprochant à la NRF de publier « la voyoucratie surréaliste » et de se prêter à « l’illustration, défense et propagande des mœurs pédérastiques ». Une correspondance qui prendra fin en 1935 (les lettres suivantes ne concernant que des numéros d’hommage ou de reconnaissance) avec l’accident cérébral qui laissera Larbaud paralysé, mais comprenant tout.
Richard Blin
Correspondance 1920-1957
de Valery Larbaud et Jean Paulhan. édition établie et annotée par Jean-Philippe Segonds, introduction de Marc Kopylov, préface de Michel Déon, Gallimard, 448 pages, 24 €
Histoire littéraire L’esprit, à la lettre
février 2011 | Le Matricule des Anges n°120
| par
Richard Blin
Genre difficile et fragile, la correspondance devient passionnante quand Paulhan et Larbaud parlent littérature et métier.
Un livre
L’esprit, à la lettre
Par
Richard Blin
Le Matricule des Anges n°120
, février 2011.
