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Intemporels Dans les eaux de l’enfance

mai 2020 | Le Matricule des Anges n°212-213 | par Didier Garcia

Le Tchèque Ota Pavel (1930-1973) nous entraîne sur les bords de la rivière Berounka dans sa Bohême natale. Pour des pêches miraculeuses.

Comment j’ai rencontré les poissons

Nous voici près de Krivoklat, une bourgade située à une petite heure de route de Prague, dans une campagne riche en rivières et ruisseaux. C’est là, au cœur d’une nature prodigue, qu’Ota Pavel a vécu cette enfance que ce recueil (il ne s’agit pas d’un roman) entreprend d’évoquer au gré d’histoires qui ont souvent des allures de nouvelles.
Le titre l’indique clairement : son enfance fut pleine de poissons. On trouve dans ces pages bon nombre des espèces présentes en eau douce : « barbeaux musculeux, anguilles serpentiformes, chevaines rusés » (« avec la nageoire rouge près de l’anus qui leur sert de gouvernail »), « gardons ventrus », vandoises des courants rapides, vairons (« les mâles de cette espèce ont des lèvres rouge sang et leur corps est marbré de vert émeraude et de noir de velours »). Sans oublier ces brochets de légende, « gros comme des crocodiles », qui peuplent les rêves des pêcheurs la veille d’une partie de pêche.
Comme toute enfance, celle de Pavel comporte son lot de premières fois, autrement dit de souvenirs enchanteurs souvent liés à la pêche : sa première canne, réalisée de manière artisanale dans une longue baguette de noisetier, ou le jour où il a éprouvé « le bonheur d’avoir une prise au bout » de sa ligne. Elle ne fut pas pour autant un long fleuve tranquille (il s’en faut même de beaucoup) : occupation allemande (les SS confisquant à son père juif son étang à carpes), déportation du père et de ses frères aînés au camp de Terezin (dont ils reviendront tous les trois), massacre de Lidice (équivalent en violence et en horreur de notre Oradour-sur-Glane), épisodes tragiques durant lesquels les poissons changent brusquement de visages, devenant chevreuils ou lapins, qu’il faut tuer pour survivre.
En filigrane, comme incrusté dans ces pages consacrées à l’enfance, c’est un portrait en actes qui se dessine : celui du père (que le narrateur appelle sobrement « papa »), avec ses deux centres d’intérêt, le commerce et la pêche (laquelle s’apparente parfois à du braconnage). On le découvre représentant pour la maison Electrolux, capable de vendre un aspirateur dans un village ne possédant pas l’électricité. Un commercial hors pair (il a été champion du monde des ventes pour la firme suédoise !), porté par une sorte de don : « Difficile de dire à quoi cela tenait, mais il était génial dans ce domaine et si le talent est déjà malaisé à reconnaître chez les génies artistiques, il l’est d’autant plus quand il s’agit de vendre des aspirateurs à poussière. » Un représentant donc peu ordinaire mais quand même vite troublé par l’appel de la rivière, pour lequel il était toujours prêt à tout laisser tomber. C’est d’ailleurs à lui que le narrateur doit d’avoir « les poissons dans le sang ». Un père qui trône en majesté dans la mémoire de l’auteur, et juché sur un piédestal dont ce volume s’applique à parfaire les fondations.
Malgré la gravité des événements historiques (évoqués sans le moindre pathos, et toujours l’air de ne pas y toucher, comme s’il s’agissait de détails qu’une modeste phrase pouvait réexpédier dans les limbes du passé, ou comme s’il fallait ne surtout pas s’arrêter trop longtemps sur eux), ce sont des pages pleines de bonheur que le journaliste sportif que fut Pavel donne ici à lire. Pleines de bonheurs simples, rudimentaires pour ainsi dire, qu’il suffit de venir cueillir là où ils se trouvent, et tout particulièrement non loin des ruisseaux, où « partout on découvre quelque chose de nouveau ».
Ce volume est donc une manière d’hommage rendu à l’élément liquide (l’eau étant la présence près de laquelle il reconnaît avoir vécu les plus beaux moments de sa vie), et plus généralement envers cette nature où ne tressaute pas, « avec ses saccades ridicules, le tramway de la civilisation ». Une nature située au plus de loin de la société de consommation, et où celui qui s’autorise à tendre l’oreille peut entendre « l’appel de l’oiseau et du gibier », ou mieux encore, « tomber les feuilles d’automne ».
Si, d’après l’écrivain polonais Mariusz Szczygiel (qui signe la postface du volume), Comment j’ai rencontré les poissons peut être tenu pour « le livre le plus antidépressif du monde » (sa légèreté a en effet des vertus lénifiantes), c’est aussi bien parce qu’il est un véritable hymne au bonheur que parce qu’il donne envie de retourner en enfance, cet âge de la vie où tous les pères sont des héros, et où tous les enchantements sont possibles, comme de rêver aux anguilles d’or, dont il se dit qu’une fois fumées elles peuvent faire un poème.

Didier Garcia

Comment j’ai rencontré les poissons,
d’Ota Pavel, traduit du tchèque par
Barbora Faure, Folio, 288 pages, 8

Dans les eaux de l’enfance Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°212-213 , mai 2020.
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