En septembre 2014, à Jalabiya, au nord de la Syrie, la cimenterie Lafarge est attaquée par Daech : quelques heures auparavant, les derniers employés, abandonnés par l’entreprise, ont dû fuir par leurs propres moyens. Durant les mois qui précédèrent, Lafarge avait versé des millions de dollars à toutes les forces – dont Daech bien entendu – qui en ces lieux s’affrontaient, afin que l’usine puisse continuer à fonctionner. Alors que les travailleurs expatriés avaient été exfiltrés, les Syriens, eux, devaient faire face à la menace permanente. Si Lafarge a plaidé coupable face à la justice américaine et payé une amende de 778 millions de dollars, l’instruction ouverte en France depuis 2017 contre certains dirigeants et leurs intermédiaires n’est toujours pas close.
Justine Augier poursuit ici son évocation de la tragédie syrienne : après avoir retracé le destin d’opposants à Bachar el-Assad (ainsi dans Par une espèce de miracle, voir Lmda N°220), elle donne ici la parole aux employés qui se sont trouvés au cœur de ce scandale et depuis tentent de faire reconnaître ce qu’ils ont dû subir. Comme dans les œuvres précédentes, Justine Augier marie ici le tenace désir de rendre justice à la plus grande justesse de l’écriture. Elle alterne les chapitres qui décrivent les choix successifs des dirigeants – et leurs conséquences inhumaines – et ceux qui retracent les étapes de l’instruction, parvenant à nous faire comprendre les tenants et aboutissants complexes de cette lutte juridique. Face au cynisme de dirigeants carriéristes qui ne cessent de se dédouaner de toute responsabilité, face aux subterfuges de leurs avocats grassement rémunérés, leurs adversaires opposent la volonté d’exposer la vérité la plus crue puisqu’il s’agit là de « financement du terrorisme », de « mise en danger de la vie d’autrui » et même de « complicité de crimes contre l’humanité ». Le défi ici relevé peut être résumé en ce jeu de mots sinistre : mettre au jour l’immoralité foncière de cette « personne morale » qu’est l’entreprise Lafarge.
Thierry Cecille
Personne morale,
de Justine Augier
Actes Sud, 285 pages, 22 €
Essais Pour une cause juste
septembre 2024 | Le Matricule des Anges n°256
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