La photo s’étend sur une double page. Trois fois. Les visages sont à peine visibles d’abord, la photo filigranée sur les pages de titre. Puis ils apparaissent pleinement, trente-et-un enfants sous un ciel de printemps, assis, couchés, à genoux ou debout sur une herbe rase. Ces visages, ces corps d’enfants, le texte de Thomas Vinau vient les chercher sur la photo pour les poser sur le papier. Avec des phrases courtes dans une prose frêle d’une poésie tenue par le poids de l’Histoire. Un texte qui fait comme une route dans les ténèbres auxquelles cette photo renvoie. Illustrant ainsi la citation de Dylan Thomas qui ouvre le livre : « L’obscurité est un lieu, la lumière est une route. » Ces enfants d’Izieu ont été déportés et exterminés en avril 1944. Ils seront quarante-deux à mourir à Auschwitz. En nous les faisant voir, par le biais de « la cendre bleue de (s)es mots », Thomas Vinau compose comme une prière. Il montre la beauté de l’enfance, appose aux visages qui lui font face le souvenir de toutes les enfances. Sortant de la description, il imagine la petite bande, les différences qui entre eux ne gomment pas ce qui les réunit : l’enfance qu’on partage avec eux aussi lointaine soit-elle en nous. Il leur écrit quatre-vingts ans après leur disparition sachant ne pouvoir les sauver, ne pouvant leur rendre justice, mais cherchant, d’une certaine manière, à partager leurs ténèbres. Et nous avec lui. « Je veux enjamber l’horreur, l’accepter dans mes pattes, accepter sa colle poisseuse de sang, sa boue qui m’englue, c’est bien la moindre des choses. (…) et les atteindre à nouveau, eux. Eux, au-delà de cette horreur, effective, l’horreur qui les définit à présent entièrement, totalement, éternellement. » Et ce qui naît de la lumière de ce texte, tout en retenue, colère douloureuse, c’est cette empathie dont Elon Musk dit qu’elle est notre « faiblesse fondamentale ». Thomas Vinau prouve qu’elle est au contraire, cette attention portée à l’autre, le chemin de notre survie.
T. G.
La Fosse aux ours, 41 pages, 9 €
Poésie Je veux regarder longtemps leurs visages de Thomas Vinau
avril 2025 | Le Matricule des Anges n°262
| par
Thierry Guichard
Un livre
Je veux regarder longtemps leurs visages de Thomas Vinau
Par
Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°262
, avril 2025.
