Dans son premier recueil paru il y a quatre ans chez le même éditeur, Victor Rassov se penchait sur un mystérieux animal, L’Oiseux, auquel il ne manquait qu’un « a » pour que des ailes lui poussent. Celui-ci, dès lors, était une orgueilleuse chimère oiseuse qui s’offrait et se dérobait au regard dans tout ce qu’elle pouvait avoir d’insaisissable et de mutante, un oiseau qui prenait de drôles d’envols tout en restant cloué au sol. Il s’affichait comme un « emblème d’absence » ciselé sur « un grain de sable mouvant », un « canard loquent » parfaitement éloquent puisqu’il n’avait « pas de secrets ». La langue, à la fois concise et graphique, hermétique et imagée, s’y montrait capable d’étendre le domaine du jeu de mots et de l’insinuation sonore, chaque vers semblant contenir bien plus qu’il n’en contenait objectivement. Mais c’est bien le moins que l’on puisse attendre d’une écriture qui viserait à déceler les images implicites de la langue sans les désamorcer.
Avec des Morosités certainement pas moroses, le projet de Rassov s’approfondit. Il gagne en assurance tout en retenant mieux les rênes de sa virtuosité. En adoptant la trompeuse apparence d’une ligne plus claire, l’effet d’hermétisme, dans ce qu’il peut avoir de gratuit, se dilue et sa finesse en sort renforcée. Les images se font d’autant plus saugrenues qu’elles se précisent, ce qui tombe bien puisque « on ne voudrait altérer / aucun message obscène », étant entendu que toute image implicitement lovée dans les plis de la langue ne manquera pas de se rêver grivoise (« on s’ébranle comme on peut », fait justement remarquer l’auteur). L’esprit du poème est toujours mal placé puisqu’il ne cesse, justement, de déplacer les mots en les posant en équilibre instable sur le rebord le plus extrême de leur usage courant. Ne reste ensuite qu’à attendre qu’un autre rebord de mot vienne parfaire l’opération dans un entrechoc riche d’enseignements : c’est ainsi qu’« on s’accointe aux carcasses / électroménagères » et c’est ainsi, encore, qu’« on dépote le / basilic constricteur » et qu’on surprend dans les nuages « les sphincters élastiques / de l’orage ». Les polarités du raffinement et de la vulgarité s’inversent et le langage soutenu ne sait plus exactement à quoi se soutenir.
Trois strophes commençant invariablement par « on » se partagent l’espace de la page afin de tisser un long poème oblique depuis une subjectivité insaisissable puisqu’on serait bien en mal de définir précisément ce que désigne ce « on » qui mène le ballet : il pourrait s’agir d’une individualité fondue dans un collectif incertain, un compactage de multiples « je » lyriques en lente décomposition dans le bac à compost, ou d’une litanie d’instructions qui souligneraient la fragilité de situations toujours changeantes ou d’une seule situation qui n’en finirait pas de ne pas finir dans une « odeur de soupe » forcément « trop réaliste ».
« On se délabre assez / lentement dans la cuisine », annonce l’incipit, avant de poursuivre : « Le monde (ses bruits de bagnoles et d’oiseaux) / finit de nous / percer / la membrane ». Nous voici donc déniaisés et plongés tête la première dans « l’enfer postiche / d’une espèce de / poème » où l’« on pratique des césures au milieu du hasard ». Il y a là des remugles de réveil glauque dans un monde où l’« on reçoit le matin / comme un uppercut de gélatine ». Ça secoue un peu dans une sorte d’ouate branlante, on s’arme d’une « marotte préhensible » et « on / s’épanouit / mollement / dans les / vices de la / forme ». Mais ce qui s’affaisse s’élève aussi, puisque « notre mal / a tous / les symptômes d’une danse ».
Guillaume Contré
Morosités, de Victor Rassov
Le Cadran ligné, 72 pages, 14 €
Poésie Aventures d’un matin blême
avril 2025 | Le Matricule des Anges n°262
| par
Guillaume Contré
Avec ce deuxième livre, Victor Rassov confirme son talent à faire glisser les mots sur les images comme des « adjectifs urticants ».
Un livre
Aventures d’un matin blême
Par
Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°262
, avril 2025.

