En quelques livres de poésie (et essais), Levin Westermann (né en 1980 en Allemagne) donne à entendre une langue tenant dans ses déploiements les effets du baroque et de la littéralité : une sorte de mezzo voce, une ligne tonale très fine, toujours sur le bord de se casser plus que de s’asphyxier. Il en va d’un équilibre cherché, donc d’un élan et d’un risque, d’un pari, chacun se logeant dans sa phrase, la coupant, la suspendant, lui ajoutant densité, énigme (plus qu’hermétisme), là où le sens, réfractaire parfois, continue à se tordre et s’arrache à l’évidence. La beauté âpre de ce travail poétique, depuis quelques livres parus, dont ce Parti sans laisser d’adresse (Unbekannt verzogen, 2012), se détourne de toute facilité illustrative et didactique. C’est que la poésie de Westermann travaille au contraire à un effort de syntaxe et de recherche qui ne l’empêche pas de se réfracter en mille éclats de sens.
Composé en neuf sections, Parti sans laisser d’adresse impressionne par ses fulgurances et ce que l’auteur fait entendre de non-encore-ouï du bruit du temps. C’est toute cette tension qui, justement, lui permet de recueillir en ses vers (aussi amples que parfois ramassés) la basse continue de ce que le vivant gagne ou, inexorablement, perd, sur la petite assiette de son monde jeté au milieu de l’univers. Si les leçons de l’écologie politique, de la deep ecology (que le poète Gary Snyder a introduite en Europe dès les années 1970), marquent de plus en plus certains travaux de la création poétique d’aujourd’hui, chez Westermann les préoccupations liées à la destruction du vivant englobent celles des modalités d’écriture. Le « Comment dire », parmi tout ce qui « regarde » le travail du poème, demeure le centre névralgique à partir duquel l’écrivain.e arrache au langage conceptuel (à sa mainmise souveraine), mais aussi à celui de l’opinion (dont les dénonciations attendues), quelque chose comme un angle d’attaque clignotant, un point de vue affolant, un éclairage insu et vrai. Levin Westermann ne cesse de rappeler que le lien entre lecture et écriture (ses études de philosophie, de sociologie et d’art ont peut-être œuvré à cette humble certitude) est essentiel à l’interrogation que le travail poétique doit endurer pour affirmer et affermir sa voie/voix. Si « jadis nous pensions être l’exception/qui se dérobe au schéma métrique, à présent nous savons » que l’équation « corail, méduses, sacs en plastique (plastiktüten) » nous enfouit dans le sable jusqu’à la bouche. Tel est le genre d’hypothèse que ce livre renferme. Tous les « débris » que le temps charrie pourraient emplir sa voix jusqu’à l’étouffer.
Mais reste qu’écrire est l’ultime recours qui permettrait d’échapper aux rampes des calculs algorithmiques, aux murs des codes, afin de témoigner et de désenfouir de la terre froide la parole cachée de la nature : « C’est un processus rampant./le battement du cœur te tient éveillé et c’est sûrement l’herbe,/que tu entends pousser sous ta fenêtre. La peur des machines,/leur bourdonnement et la sensation de te dissoudre,/t’effilocher comme une vieille chemise ou un tapis, une nuit/au grammage lourd ». Le « grammage lourd » de la nuit est sans doute ici ce qui rappelle d’une part que la « nature aime à se cacher », comme le disaient les Grecs, mais d’autre part il suppose aussi qu’une voix doit nécessairement s’élaborer pour l’accueillir. Cette dernière, que Westermann évoque, dont on ne peut pas ne pas constater qu’elle heurte et heurte encore son écriture, la voilà connectée au souffle (atem), à cette respiration (atmung) dont la « pensée des choses » se nourrit aussi : « c’est donc une élégie (…) écrit-il,/allongés là en inspirant,/en expirant ». Et c’est peut-être aussi qu’une « corde en toi résonne » dans la colonne du souffle de tes mots élégiaques. Celle que nous ne pouvons pas ne pas voir enrouler tout le vivant.
Emmanuel Laugier
Parti sans laisser d’adresse (bilingue), de Levin Westermann
Traduit de l’allemand et préfacé par Marina Skalova,
Cheyne éditeur, « D’une voix l’autre », 172 pages, 25 €
Poésie Éclats blancs de souffles
Premier livre impeccablement traduit de Levin Westermann en France, Parti sans laisser d’adresse travaille à un double exercice : celui d’évaluer ce qu’il faut dire, ici et maintenant, de notre environnement, et celui de savoir endurer notre propre patience. Remarquable.
