Au début du XIXe siècle, pendant dix-sept ans, Ino Tadataka parcourt le littoral du Japon « pour faire entrer sur les atlas la forme entière de son pays en deux cent vingt-cinq cartes qui, placées côte à côte, couvriraient la surface d’un gymnase ». L’ayant découvert à la lecture d’un manga, Emmanuel Ruben candidate à la Villa Kujoyama de Kyoto, déclarant vouloir écrire un roman sur sa vie. Comme jadis Sur la route du Danube, c’est à vélo qu’il va suivre les traces, durant quatre mois, de cet « affolé de la boussole ». Avec modestie et humour, il se présente comme « un arpenteur avec un petit a, un GPS et une petite reine » mais ce qui le caractérise surtout, et fait toute la saveur de ce livre, c’est une attention extrême à tout ce qu’il rencontre, observe, goûte, expérimente. Quotidiennement, il prend note, avec des mots ou des dessins, qui agrémentent ces courts chapitres, parfois même en de belles aquarelles d’un bleu délicat. Comme on peut le deviner au titre choisi, la figure tutélaire de Nicolas Bouvier n’est pas loin : pour l’un comme pour l’autre, le Japon offre « la poésie jamais banale du quotidien » et y vivre « c’est apprendre à transcender la routine en rituels ». Paysages et visages, rivages et nuages se succèdent, les montagnes s’étagent les unes derrière les autres, les temples et les jardins zen permettent le recueillement et à « l’extase géographique » succède la méditation.
Bien sûr l’américanisation a fait çà et là des ravages et certains lieux sont « saccagés », bien sûr la densité démographique peut parfois sembler oppressante, mais même à Tokyo règne « le sens du calme, la sensation de glisser, d’être invisible dans une ville verticale et vitrée ». C’est que le corps et les sens sont aussi de la partie, qu’il s’agisse d’évoquer les efforts du « grimpeur », le froid saisissant de l’hiver, le vent printanier, ou encore « l’harmonie de couleurs vives » de la cuisine japonaise. Emmanuel Ruben parvient ainsi à nous faire partager, fascinés et envieux, sa « fringale du Japon ».
Thierry Cecille
Stock, 286 pages, 21,90 €
Domaine français L’Usage du Japon d’Emmanuel Ruben
mai 2025 | Le Matricule des Anges n°263
| par
Thierry Cecille
Un livre
L’Usage du Japon d’Emmanuel Ruben
Par
Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°263
, mai 2025.

