Faut-il être blond pour être français ? Écrivain ? Estelle Sarah-Bulle fait partie des « marges capillaires de la société française. Marges floues plus ou moins étendues où prospèrent les chevelures crépues, frisées, d’un brun profond, naturellement très lisses et d’un véritable noir, tressées, passées au henné, desséchées par le climat, gorgées de karité, cachées sous un foulard. » Née en 1974 à Créteil d’un père guadeloupéen et d’une mère franco-belge, elle fut gênée et stigmatisée très tôt par le poids social de ses cheveux et les soins engendrés. Chaque jour, il fallait les dompter, les tresser, les camoufler. Reproches, moqueries fusaient. « Tu t’es mis les doigts dans la prise ? » D’origine modeste, ni franchement noire, ni franchement blanche, dans un entre-deux vague, laborieux, elle finit par intégrer Sciences Po, cabinets de conseil jusqu’au musée du Louvre. À 40 ans, cette vie l’ennuie, elle décide de se consacrer pleinement à l’écriture. En 2018, elle publie chez Liana Levi Là où les chiens aboient par la queue, titre singulier tiré du créole (cf. Lmda N°196) dans lequel elle se réapproprie son histoire. Histoire coloniale, créolisée, d’émigration, de tentatives d’intégration entre Guadeloupe et métropole… Six titres suivront. Mais il n’est pas facile de gagner sa vie en littérature, surtout lorsqu’on a des enfants, un mari, des besoins. Elle animera alors des ateliers d’écriture qui auront justement le cheveu comme fil rouge. Le premier a lieu dans un lycée professionnel où les adolescents, d’origine populaire et émigrée, préparent un CAP coiffure. Difficile de les faire parler, de les faire écrire, surtout de les détourner de leurs stéréotypes de cheveux normés, intégrés, blonds et lissés. « Tout mon travail consistait à leur faire entrevoir, ne serait-ce qu’entrevoir, des rivages inconnus. »
Estelle-Sarah Bulle rend ici hommage à la Seine-Saint-Denis, sa mixité, son vivre ensemble, ainsi qu’aux êtres et aux rencontres fort diverses qui lui ont permis d’accepter sa condition d’autrice métisse crépue dans une société française toujours très conservatrice. Parmi eux des écrivains certes, mais surtout des hommes, des femmes qui ont su malgré leurs origines dépasser les frontières, les xénophobies et imposer leur art, leur talent, leur parole. Maryse Condé, Patrick Chamoiseau, Faulkner, les écrivains latino-américains, Malcolm X, Angela Davis, Dean Martin (émigré italien, de son vrai nom Dino Crocetti), la très blonde à l’écriture très blanche Annie Ernaux et… « Michael était étrange. Beau et inquiétant. Aérien et dépressif. Enfant et adulte à la fois. Les fêlures transpiraient de chacune de ses apparitions et me troublaient. Mi-homme, mi-bête dans Thriller, féminin et viril dans ses apparitions spectaculaires, Michael Jackson était considéré comme “magique” par ses fans. Hélas, c’est bien une figure menaçante de conte de fées que semble incarner celui surnommé à l’époque “Peter Pan” ».
Les contes de fées, il en est aussi question dans un autre atelier composé essentiellement de femmes issues d’une immigration récente qui affubleront leurs héroïnes, de beaux et très longs cheveux dorés. Faut-il modifier, « wokiser » les contes, la littérature ? Non certainement pas, mais en créer certainement de nouveaux, de nouvelles ! Profiter des mélanges ! « Tous ces inconnus qui tentent de maîtriser leur apparence au lieu de se la laisser conter par les autres… Toute cette vitalité créative. Chacun affirme tant bien que mal son histoire. Écrire, c’est cela aussi. » Un récit émouvant, fouillé, farfouillé, dépeigné, libéré, fait d’incessants allers-retours dans la mémoire, l’Histoire et nos présents-futurs.
Saviez-vous que les cheveux compressés en boudin permettaient de filtrer les marées, euh… noires et peut-être aussi blanches ?
Dominique Aussenac
Histoire sentimentale de mes cheveux, d’Estelle-Sarah Bulle
Bayard, 256 pages, 19 €
Domaine français Née coiffée
mai 2025 | Le Matricule des Anges n°263
| par
Dominique Aussenac
Métisse d’origine guadeloupéenne, Estelle-Sarah Bulle narre la libération de ses cheveux par l’écriture. Un récit généreux.
Un livre
Née coiffée
Par
Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°263
, mai 2025.
