Depuis quelques années, la littérature chypriote hellénophone sort des frontières nationales et s’impose dans les librairies et les prix littéraires grecs. Constantia Sotiriou et Nassia Dionyssiou, deux représentantes de cette nouvelle génération d’écrivains, étendent ce rayonnement en étant traduites pour la première fois en français. Périphérique au sein du monde grec, la littérature chypriote est traversée d’influences, notamment anglaises (l’île était une colonie britannique jusqu’en 1960), qui la rapprochent d’un certain « centre » de la littérature mondiale. En lisant ces deux autrices – nées après l’invasion turque de 1974 –, on trouve chez elles une même ambition : proposer une esthétique qui puisse à la fois traiter des événements qui ont secoué l’île et leur offrir la résolution, la paix, d’un livre.
Chypre étant située au carrefour de conflits et d’intérêts opposés, le traumatisme est le vide originel autour duquel les deux livres s’organisent. Sotiriou a fait paraître en 2022 Ledra Palace, un roman au ton faussement léger sur ce grand hôtel au cœur de Nicosie dont le destin incarne celui du pays. En une vingtaine de vignettes douces-amères, Sotiriou présente autant de personnages différents – musulmans et chrétiens, locaux et étrangers, de l’archevêque au maçon – à travers leur rapport au Ledra Palace, depuis son inauguration en 1949 jusqu’à son statut de check-point encore aujourd’hui. Chaque chapitre est conçu comme une mélopée mélancolique et obsédante, où quelques phrases reviennent à l’identique, mimant un retour du même, une impasse. Chaque chapitre, enfin, se clôt sur la recette d’une boisson (brandy sour, thé à la lavande, citronnade…), comme pour dire les rituels inoffensifs et communs d’une société bousculée, au détour d’une phrase, par la guerre.
Dans La Mer au creux de ses mains, paru en 2021, Nassia Dionyssiou révèle un épisode méconnu de l’histoire chypriote : la détention, à la fin des années 1940, par les autorités britanniques de Chypre, de dizaines de milliers de juifs rescapés qui attendaient de pouvoir aller en Palestine. La narration se concentre sur une courte semaine, du 26 avril au 2 mai 1947. Phédon, un journaliste, se rend auprès des habitants d’un camp à l’est de l’île, à Famagouste, pour recueillir leurs témoignages. L’écriture, sombre et concentrée, creuse dans une matière fragile, longtemps restée dans l’obscurité. À partir d’archives, l’autrice a tissé ensemble les paroles de ces personnes passées par Chypre, où elles ont été maltraitées. Les effets de réel obtenus, quasi documentaires, rappellent la démarche de Svetlana Alexievitch. Nassia Dionyssiou espère, avec ce livre, attirer l’attention sur le sort de tous les déplacés – en 1974, Famagouste s’est retrouvé dans la partie turque de l’île, entraînant le déplacement des populations chypriotes grecques.
La polyphonie est primordiale dans ces textes ; elle paraît incontournable dès lors que l’on parle de Chypre, comme le résume Sotiriou : « Oui, il se pourrait bien que ce soit ici, le recoin oublié de la Grécité – sauf les nuits, quand le muezzin t’appelle à la prière, ou quand l’Arménien vend son bon ayran à la criée, ou quand la femme de ménage turque te passe ton collier de jasmin autour du cou. » La recherche formelle des deux écrivaines consiste dès lors à faire coexister de façon homogène ces nombreuses voix – à réussir là où les politiques ont échoué. Bien que fragmentés, leurs livres sont unifiés par une même atmosphère sensorielle, écrasée de chaleur et saturée de senteurs et de couleurs, propres à la flore de l’île. « L’homme est le lieu », conclut le narrateur de Dionyssiou, laquelle fait aussi dire à une paysanne chypriote ce vers du chantre de l’indépendance grecque, le poète Dionysios Solomos : « Tenir une poignée de terre et en être sauvé. » C’est bien dans la terre, et non dans une confession ou une langue, que les deux autrices fondent ce qui serait spécifiquement chypriote : un paysage modelant les hommes à travers les époques de domination, qu’elle soit ottomane, anglaise, grecque ou turque. Ainsi des boissons de Sotiriou, concoctées à partir d’ingrédients locaux, comme si elle avait distillé les différentes essences de son pays. « C’est vrai, nous avons d’excellents citrons », intervient l’autrice dans Ledra Palace, sans que l’on sache à qui ce « nous » fait référence.
Feya Dervitsiotis
Ledra Palace, de Constantia Sotiriou, traduit du grec (Chypre) par Nicolas Pallier, Héloïse d’Ormesson, 128 p., 20 € ; La Mer au creux de ses mains, de Nassia Dionyssiou, traduit du grec (Chypre) par Marie-Cécile Fauvin, Cambourakis, 128 p., 18 €
Domaine étranger Citrons amers
mai 2025 | Le Matricule des Anges n°263
| par
Feya Dervitsiotis
Deux livres chypriotes paraissent en traduction : aperçu d’une littérature contemporaine qui se saisit de l’histoire traumatique de l’île.
Des livres
Citrons amers
Par
Feya Dervitsiotis
Le Matricule des Anges n°263
, mai 2025.


