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Domaine étranger Sauver sa peau au Brésil

mai 2025 | Le Matricule des Anges n°263 | par Camille Cloarec

À partir du meurtre d’un homme noir par un policier, Jeferson Tenório dissèque l’ensemble du système raciste qui régit son pays.

Dès les premières lignes – phrases courtes, presque saccadées, remuant les strates du passé et des générations –, le récit nous embarque au plus près de la destinée d’Henrique, enseignant quinquagénaire qui vient d’être abattu par un policier. C’est son fils qui le raconte dans cette poignante apostrophe à la deuxième personne du singulier, recomposant morceau par morceau le portrait d’un homme courageux, usé, pétri de convictions. Henrique – comme l’ensemble des membres de sa généaologie – est noir. Il va en prendre conscience tôt, alors qu’il est poursuivi par une bande de garçons qui le soupçonnent de les avoir volés. « Le fait de te faire prendre pour un criminel, ça va faire partie de ton parcours de vie », annonce le narrateur. La tonalité du texte est dès lors posée : avec rigueur et détermination, il énonce une terrible réalité, celle des Noir·es au Brésil, et met au jour l’entièreté d’un système, celui du racisme ordinaire, subi par tellement de personnes partout dans le monde. Les faits se superposent, les êtres s’imbriquent les uns dans les autres, formant d’innombrables histoires de domination qui, mises bout à bout, conduisent à l’assassinat par balle d’un homme dans la rue (selon un rapport d’une ONG, établi en 2022, un Afro-Brésilien décède toutes les quatre heures au Brésil des suites d’une intervention policière).
Les parents d’Henrique se sont rencontrés au supermarché où ils travaillaient, elle comme caissière et lui comme gardien de sécurité. Ils se sont mal aimés et séparés quand il était encore bébé. Malgré sa volonté de forger un modèle familial meilleur, Henrique quitte lui aussi son épouse alors que son fils n’a qu’1 an. « La vérité, c’est que vous ne vous aimiez pas suffisamment pour pouvoir supporter tous les spectres qui vous hantaient », assène ce dernier. Chacun d’entre eux trimballe ses propres traumatismes. Sa mère a été très tôt orpheline, elle a subi des violences conjugales avant de rencontrer Henrique. Elle vit dans la peur ; peur de se faire écraser sur la route, peur des excès d’alcool et de drogue, peur de la misère. « Faire des enfants, pour elle, ne voulait pas dire engendrer un être vivant ; faire des enfants, pour ma mère, c’était comme engendrer des dépouilles, c’était comme ça qu’elle l’avait toujours senti. Faire des enfants était pour elle une espèce d’archéologie de la pauvreté. » À ces hantises répond l’extrême lucidité d’Henrique, qui s’est forgé au fil des années une pensée critique et politique. Les contrôles policiers intempestifs, les insultes régulières, les arrestations arbitraires ont cassé quelque chose en lui.
Mais c’est surtout deux relations amoureuses avec des femmes blanches qui lui ont ouvert les yeux sur son identité. Car le racisme s’infiltre jusque dans l’intimité du couple ; il s’immisce dans le regard des autres, il prend toute la place dans les réunions familiales et il finit par consumer ce qui était autrefois du désir. Henrique choisit d’affronter le monde armé de ses livres et sa volonté. « C’est comme ça que tu vois la vie : un tumulte vital que tu dois traverser, en dépit de ta couleur de peau », se rappelle son enfant. Le livre souligne très justement les ravages du racisme dans la vie des hommes et des femmes noir·es, ses conséquences diffuses et distinctes, les innombrables familles qu’il écartèle.
En retraçant le parcours de son père, le fils d’Henrique tente de s’approprier son destin qui lui a jusque-là échappé : « J’ai l’impression que vous n’avez jamais jugé important d’élaborer un récit pour moi. (…) C’est pourquoi j’ai dû ramasser les morceaux et inventer une histoire ». L’espoir que la société évolue et que les nouvelles générations puissent s’extirper de ces modèles de domination transpire parfois, même si l’ouvrage est d’une noirceur âcre. Les chapitres vont et viennent à travers les époques et les personnages, fouillant les non-dits, les blessures, les rancœurs ; au fond, il s’agit toujours des mêmes postures, du même rejet, rien n’évolue. Preuve en est : comme l’indiquent les traductrices dans leur captivante postface, le roman a été censuré dans des bibliothèques scolaires et municipales de plusieurs États brésiliens. Dans le contexte actuel, la parole de Jeferson Tenório dérange profondément mais n’a peut-être jamais été aussi nécessaire.

Camille Cloarec

L’Envers de la peau, de Jeferson Tenório
Traduit du portugais (Brésil) par Lara Bourdin et Emanuella Feix, Mémoire d’encrier, 252 pages, 22

Sauver sa peau au Brésil Par Camille Cloarec
Le Matricule des Anges n°263 , mai 2025.
LMDA papier n°263
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°263
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