Phnom Penh, la capitale du Cambodge, tombait le 17 avril 1975 aux mains des Khmers rouges. On connaît le génocide qui s’ensuivit. Le dessinateur Séra, réfugié à l’ambassade de France avec sa famille, vit son propre père, cambodgien, emmené sous ses yeux par les hommes en noir, tandis que sa mère française, ses frères et sœurs et lui, purent venir en France. De cette blessure inguérissable, il a fait une importante œuvre graphique, précieux travail d’histoire et de mémoire sur son pays natal. C’est donc très légitimement qu’il illustre cette réédition de L’Anarchiste (paru en 1980) avec sa palette de couleurs brunes ou froides, son goût pour les fonds travaillés et son grain particulier.
Les premières pages donnent le ton : nous sommes à Phnom Penh en 1967 et le narrateur, avec une lucidité noire, teintée de culture bouddhique et de nihilisme, se livre à une réflexion sur l’impermanence de l’existence humaine. Flottant entre rêve et réalité, il nous raconte l’obsession érotique et l’impasse sentimentale auxquelles le pousse sa cousine mariée et fortunée. Soth Polin, dans cette première partie, nous embarque dans sa prose désabusée, crue parfois. Accompagné par les dessins évocateurs de Séra, il nous fait entrevoir le Cambodge du prince Sihanouk.
La seconde partie, autonome de la précédente et écrite à douze ans d’intervalle, nous plonge dans la narration de Virak, réfugié à Paris pour fuir le régime pro-américain de Lon Nol (1970-1975). Devenu chauffeur de taxi, il cause la mort d’une jeune femme lors d’un accident. Hanté par son passé, il lui livre alors une sorte de confession : au Cambodge, il a été un jeune homme brillant, promis à un riche avenir, ayant épousé une fille de la haute société. Devenu rédacteur en chef d’un journal en vue, sa vie a basculé en 1974. La République de Lon Nol, minée par la guerre et la corruption interne, s’est disloquée et Virak, qui dénonçait les méfaits du régime, a dû s’exiler. C’est de Paris qu’il apprend le génocide perpétré par les hommes de Pol Pot qui se sont emparés du pouvoir. Dans ces pages au vitriol, Soth Polin se livre à une satire féroce (et réjouissante) d’une partie de l’intelligentsia et des journalistes français, aveugles à la réalité et stupidement complices de cette utopie meurtrière… qu’ils dénonceront ensuite : « Et maintenant que le Cambodge a rendu l’âme, ce même journal verse des larmes de crocodile, en publiant des analyses édifiantes, dans son style inimitable, lyrique et déclamatoire : “Peuple cambodgien : troisième génocide du siècle”, “Fatalité sur les descendants des bâtisseurs d’Angkor”, “Menace d’extinction d’une race”, “Survive le peuple khmer !”… Alors que la fatalité en question, cette feuille infâme y a grandement contribué. »
Déraciné brutalement, rescapé alors que les siens sont morts, Virak est désormais incapable de s’ancrer quelque part. « Il semble que je n’aie pas de situation précise. Je ne vis ni dans le réel, ni dans l’imaginaire. Il n’y a aucune fuite possible. Non, non, je ne suis plus qu’un spectre installé durablement dans la “déréalité”, déphasé, coupé du monde, comme un amoureux déçu. »
Il n’est pas courant de lire des pages aussi amères sur la condition universelle du survivant, du réfugié. C’est dans cette seconde partie particulièrement sombre et désabusée, à la fois cynique et torturée, que Soth Polin livre ses pages les plus fortes.
Séra, en sympathie avec les mots de l’auteur, restitue, dans de beaux portraits, la solitude de son héros. Ayant perdu son père en même temps que son pays, nul doute que les affres de Virak résonnent douloureusement en lui.
Delphine Descaves
L’Anarchiste, de Soth Polin
Nouvelle édition illustrée par Séra,
préface de Patrick Deville, La Table ronde,
245 pages, 26 €
Textes & images Odyssée sans retour
septembre 2025 | Le Matricule des Anges n°266
| par
Delphine Descaves
Dans ce roman en partie autobiographique, Soth Polin, l’un des rares écrivains cambodgiens ayant échappé aux Khmers rouges, livre un récit décapant et désenchanté sur son pays et sur la condition de réfugié.
Un livre
Odyssée sans retour
Par
Delphine Descaves
Le Matricule des Anges n°266
, septembre 2025.

