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Poésie Vainqueur par cahot

août 1999 | Le Matricule des Anges n°27 | par Marc Blanchet

Bernard Manciet jeune poète, Manciet jeune nouvelliste… dans ces deux domaines, le Gascon se révèle encore comme un écrivain majeur.

Il faut le découvrir. Prendre son temps, ne pas sympathiser trop vite, n’avaler que quelques gorgées, essayer de garder un semblant de sobriété. L’ivresse guette à chaque page tant Manciet n’emploie la langue que pour l’ivresse, rudoyant le lecteur avec l’attitude de celui qui promet de le ramener à la maison alors que la saoûlerie est générale et qu’aucun repère n’est plus possible.
Prendre son temps… Difficile quand l’œuvre semble conçue pour vous avaler tout cru et vous recracher plus loin, égaré et sonné. Manciet se définit lui-même comme un « renard de la langue » -un renard et un braconnier, à la fois proie et chasseur. La langue l’intéresse quand il la bricole, qu’il peut y faire sa fricassée de lyrisme. De fortes saveurs alors s’en dégagent, on mâche avec force les mots : une vraie nourriture de fauve. Manciet travaille à la métamorphose du lecteur, en fait un être hybride, bouscule l’humain et remue dans les brancards du divin.
L’homme a eu sa jeunesse, et il prétendra l’avoir encore (on ne le contredira pas) devant ce siècle vieillissant. En fait, c’était hier, juste la veille, ce premier recueil intitulé Accidents que son plus fidèle éditeur, L’Escampette, réédite en compagnie de Les Vigilantes, nouvelles inédites écrites à la même période, lors de l’après-guerre.
Si Manciet fait boire, il nous accompagne aussi sur la route, une route cahotante, au bord de l’abîme, une vraie route pour ce poète occitan. Car en effet, qu’il écrive du théâtre, du roman, de la poésie ou des proses, Manciet est un poète avant toute chose, quelqu’un qui porte la langue à son plus haut degré d’incandescence. Le bricolage commence d’abord en occitan, une langue âpre, d’une grossièreté racée que l’auteur et d’autres traduisent pour la vêtir de linge français. On y perd sûrement, mais beaucoup « filtre » pour des lecteurs dont le cercle s’est étendu depuis plusieurs consécrations théâtrales (adaptations de poèmes : L’Entarrement a Sabres, Per el yiyo… ou création : Les Émigrants ou Iphigénie devant la gare, récemment mise en scène par Tiberghien au TNT de Bordeaux).
La parution de ces deux livres rares est à manger de concert. Les Accidents donnent le ton d’une œuvre à venir qui sans cesse fera preuve d’une imagination qui frôle la démence, sacrant le réel là où on ne le soupçonne pas et insultant les bons dieux jusqu’à vider des réserves d’amour que l’on sait infinies : « C’est moi. Réveille-toi. Debout. Viens ! J’ai besoin des craquements de tes vingt ans. J’ai besoin de ta main dans la mienne. Sois-moi complice. Lève-toi. (…) Les gifles de vents, d’astres. Les arbres tombent derrière nous, un à un ; les jours et les nuits tombent, un à un, derrière nous. Et nous toujours en avant. Au devant de nous-mêmes. Plus haut que nous-mêmes. Élancés tout à l’heure, vers la mort. Mais ayant enjambé déjà notre âme et enjambé toute mort. »
Défier la mort, le temps, les dieux, voler, sauter, meurtrir, tuer : c’est là le cycle dans lequel évolue l’œuvre de Manciet -mort et renaissance, réponse désespérée mais noble à la vie. Peu de place pour le pathos habituel, le doute de soi ou la célébration lacrymale : qui se frotte se pique, qui aime meurt d’aimer. Il faut alors partir, crier, hurler, ne jamais s’arrêter, vivre en bolide à travers l’abîme : « Les trains éclaboussent d’éclairs toute la nuit, de bouquets d’éclairs au-dessus des montagnes, par derrière une moto, de son phare, nous coupe en deux, et la samba universelle s’allume, plus vite les manivelles de l’Orgue de Barbarie, plus vite les violons, c’est la samba universelle qui croise et entremêle les jambes de toute la peuplade, et le jazz de milliers de locomotives emballées, et la courbe (freine !) du miaulement en pleine course pour te composer un arc-en-ciel, Notre Dame, tes auréoles te cherchent, errantes dans le ciel, une volée de verres d’absinthe s’est posée en cercle autour de ton front. »
Ouf… après la Seconde Guerre mondiale, le jeune Manciet livre la sienne et reconnaît dans l’écriture le seul bon moyen de la valider. Publiées en bilingue, ces pages en prose et vers regorgent d’images inattendues, dans lesquelles on pourrait voir un héritage du surréalisme, mais qui restent finalement hors de tout repère manifeste.
Les nouvelles qui composent le volume Les Vigilantes sont leurs sœurs (sœurs fratricides). Manciet y déploie un vocabulaire amoureux, un bestiaire érotique des plus singuliers. La présentation de l’ouvrage en quatrième de couverture permet de saisir tout le pep’s dont ce livre est fait : « Ne lisez pas, Mesdames : il n’est ici question que de vous. Je vous ai mises, dans une époque de jeunesse exacerbée et d’aboyeuse post-occupation allemande. Après tous ces bombardements, il importait de vous reconstituer, engrenage à engrenage, et soupir à soupir. »
Lorsque le narrateur se raconte en tant qu’homme solitaire face à des villes, des lieux, des êtres impersonnels (Histoire de la tête, L’Imper, La Nuit de Zurich), une certaine sobriété absurde nous guide, malgré l’insolite des situations. Une retenue dure, violente, d’autant plus redoutable qu’elle garde les poings serrés. Un égarement proche de Kafka, un rire sous-jacent à chaque ligne.
En racontant des personnages féminins, l’écriture change, s’embrase. Manciet crée des figures inoubliables, hautement improbables et franchement géniales. Ainsi cette danse à l’image du livre dans L’Orgue de Flandre : « Elle portait un chignon flamboyant -elle pleurait derrière ses lunettes- un chignon avec des balcons, des pelures d’orange en spirales et des explosions d’ananas. Un flot de sang coulait sur les marches du reposoir. Avec l’allure triomphale des nègres de Rio qui portent sur leur tête une bouteille thermos, elle était vêtue d’une robe Poiret : un palace, un carrousel qui perdait les pétales de ces fleurs qu’on appelle « Becs de perroquet », larges comme les paumes de ma main.
En soufflant dessus, le courant d’air attisait les roses de ses braises, comme un feu de forge, jusqu’à la jeunesse de l’or. « Annie ! » lui criai-je, lui soufflai-je doucement ; et l’or de se changer en vert de laurier, jusqu’à se retourner en vert de menthe cendrée, tout falbalas à l’envers. Elle saignait doucement comme du coton perlé, pâle comme de la porcelaine. Et ce n’était plus autour de nous que pâleur générale. »


Bernard Manciet
Accidents
et
Les Vigilantes
L’Escampette
60 et 100 pages, 60 et 89 FF

Vainqueur par cahot Par Marc Blanchet
Le Matricule des Anges n°27 , août 1999.
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