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Poésie Noces éphémères

juillet 2003 | Le Matricule des Anges n°45 | par Richard Blin

Un traité du regard. Un art de la notation. Un peu de verte éternité sur fond d’Âge d’Or et d’énigme. Les entrevisions infiniment fragiles et belles de Philippe Jaccottet, poète, critique et traducteur, né en 1925.

Cahier de verdure (suivi de) Après beaucoup d’années

Une constellation, tout près (poètes d’expression française)

À partir du mot Russie

À l’instar de l’arc-en-ciel dont la soudaine apparition dévoile d’insoupçonnables aspects de la réalité, les proses poétiques que rassemblent Cahier de verdure (1990) et Après beaucoup d’années (1994), rendent sensible et presque tangible la secrète beauté du monde. Car derrière l’harmonie d’un paysage, le langage secret des fleurs ou l’eau qui dévale une montagne, ce que Philippe Jaccottet réussit à saisir, c’est l’éclat et la transparence de ce qui, en tel lieu, à tel moment, a soudain convergé et coagulé. Ces rencontres, ces noces éphémères, jamais les mots ne seront à leur hauteur. Mais il s’agit de dire quand même l’innocence et l’accord, l’évidence et le mystère, ce mélange d’éveil et d’élévation qui, soudain, nous met, comme par magie, en relation avec ce qu’il y a de plus réel, de plus intense, de plus mystérieux dans la nature, et qu’il nous est parfois donné d’entrapercevoir en filigrane des phénomènes les plus humbles. Comment, par exemple, évoquer les pivoines ? Bien sûr, il y a la manière de Francis Ponge, mais on peut aussi procéder par approximations successives, par condensation de traits ou d’équivalences, ce que fait Jaccottet. Mais demeure toujours cet « autre chose » qui les déborde, ce quelque chose qui tient d’un secret impossible à approcher, d’une présence bouleversante. « Non qu’elles soient farouches, ou moqueuses, ou coquettes ! Elles ne veulent pas qu’on parle à leur place. Ni qu’on les couvre d’éloges, ou les compare à tout et à rien. (…) Elles habitent un autre monde en même temps que celui d’ici ; c’est pourquoi justement elles vous échappent, vous obsèdent. Comme une porte qui serait à la fois, inexplicablement, entrouverte et verrouillée ».
Cette présence qui se dérobe dans l’absolue, dans la pure intensité de sa manifestation, cette sorte de transparence que le monde acquiert soudain sous les auspices d’un cerisier chargé de fruits, du « blason vert et blanc » d’un petit verger de cognassiers en fleurs ou d’un hameau traversé un dimanche d’avril dans une vallée perdue, « semble rejoindre en nous ce que nous avons de plus intime ». Comme si, par-delà ce qui « nous touche plus loin que les yeux, que le corps, le cœur, la pensée elle-même », s’ouvrait une brusque perspective sur la fuyante réalité du monde, comme s’il nous était donné d’apercevoir un reflet de l’autre côté du monde. « Pour moi (…), j’en viens à me demander si la chose « la plus belle », ressentie instinctivement comme telle, n’est pas la chose la plus proche du secret de ce monde, la traduction la plus fidèle du message qu’on croirait parfois lancé dans l’air jusqu’à nous ; ou, si l’on veut, l’ouverture la plus juste sur ce qui ne peut être saisi autrement, sur cette sorte d’espace où l’on ne peut entrer mais qu’elle dévoile un instant ».
Malgré le « minutieux travail du temps destructeur », (mais ce n’est pas « parce que la fête prend fin, parce que musiciens et danseurs, tôt ou tard, cessent de jouer et de danser », qu’il faut « en refuser les dons, en bafouer la grâce »), il s’agit de s’enchanter encore de la beauté du monde. Sur le fond sombre de ce qui tôt ou tard nous terrassera, -ce fond sombre sans lequel la lumière n’apparaîtrait pas-, et parce qu’ « on n’est pas absolument tenu de n’accorder de réalité qu’à l’ignoble » et à l’insoutenable (que Jaccottet n’escamote jamais, et qu’il évoque, par exemple, avec une rare justesse dans À partir du mot Russie), il faut célébrer le mystère de la beauté, en faire une des figures de cette lumière qui parle à l’être tout entier et rend possible la poésie. Philippe Jaccottet est d’ailleurs un des rares poètes qui savent vraiment évoquer la rencontre de la beauté, ce mélange amoureux de découverte, d’étonnement et de grâce native dont elle nous illumine. Et ce n’est certainement pas un hasard s’il convoque si souvent la figure de la jeune fille pour incarner l’enchantement ou l’émerveillement épiphanique, pour traduire une proximité qui bouleverse, pour personnifier un écho de l’Âge d’Or, ou un rêve d’idylle ou de pastorale. Sorte d’érotique de la sensation, pure de tout pathos ou de toutes humeurs ; quête d’une vérité -sur soi, sur le monde- encore et toujours virginale, et dont la beauté serait la dédicace. Une écriture poétique qui revirginise le monde en même temps qu’elle nous incite à nous mettre à l’écoute de ce qui, pour être sans voix, nous parle. Une écriture qui invite à (se) recueillir plutôt qu’à cueillir.
Recueillir, c’est ce qu’a fait Philippe Jaccottet dans Une constellation tout près, une anthologie réunissant cinquante poètes du XXe siècle, de Paul-Jean Toulet à Bernard Simeone en passant par O.V. de L. Milosz, Jean de Boschère, Armen Lubin, Jean-Paul de Dadelsen, Jean-Michel Frank, Pierre-Albert Jourdan ou C. G. Guez-Ricord. Chez chacun, il a retenu des poèmes qui ont été pour lui « des occasions de plaisir, d’émotion, d’admiration », et dont le rayonnement dure encore à ses yeux. Témoignage d’une vie consacrée à écouter, à découvrir, à défendre et à juger avec passion et exigence la poésie en train de se faire, comme le souligne Florian Rodari dans sa postface. Un ouvrage qui assume complètement sa subjectivité, rassemble en un tout, étonnamment homogène, des œuvres qui illustrent ce que Philippe Jaccottet a toujours attendu de la poésie. Qu’elle réconcilie « fumée et parfum ». Qu’elle sache « tirer un chant, ou une simple chanson, de nos peines, légères ou violentes, de nos voyages -dans le temps, dans l’espace du dehors comme dans celui du dedans ». Qu’elle bâtisse « une musique à partir de l’ombre et de l’absence ». Qu’elle fasse « scintiller pour notre joie même la course des jours… »

Philippe Jaccottet
Cahier de verdure (suivi de)
Après beaucoup d’années
Poésie/Gallimard
204 pages, 5,50
Une constellation tout près
(Poètes d’expression française du XXe siècle choisis par P. Jaccottet)
La Dogana - 424 pages, 28
À partir du mot Russie
Fata Morgana - 64 pages, 10,50
Nuages
Fata Morgana - 32 pages, 7,5

Noces éphémères Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°45 , juillet 2003.
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