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Poésie Le plaisir du verbe

janvier 2004 | Le Matricule des Anges n°49 | par Richard Blin

Funambule du langage qui rêvait de marier la logique du fini à celle de l’infini, Jean Tardieu (1903-1995) est l’auteur d’une œuvre où le rire n’est jamais loin des larmes. Un volume en regroupe la quasi intégralité.

Son père était peintre, sa mère musicienne. Il fut poète, même s’il n’aimait pas trop le mot à cause de sa diphtongue « l’o et l’e c’est le mélange de l’eau et du lait, c’est fade et bucolique ». Il préférait des mélanges plus subtils ou des transpositions plus savantes. C’est que l’homme est à facettes et l’œuvre à voix multiples, comprenant des traductions de Goethe et de Hölderlin et même un livre pour enfant, Il était une fois, deux fois, trois fois… ou la table de multiplication.
Celui à qui le monde était apparu dès l’enfance « comme une vaste énigme, à la fois terrifiante et superbe » a sans doute écrit pour illustrer ce mystère autant que pour tenter de l’élucider. Et puis il y eut cette épreuve dont il ne se remit jamais vraiment lorsqu’un matin d’avril 1920, se rasant, il rencontra dans le miroir un autre qui le regardait. Choc, dépression, maison de repos. Mais le mal était fait. Il resterait toujours une infranchissable distance entre l’expérience du moi et l’image du soi : un étranger l’habitait, mais un étranger qui était aussi lui-même. Expérience fondatrice qui hante l’œuvre, fait de l’autre en soi l’Ennemi, le témoin invisible, tout en ruinant définitivement tout rêve d’unité.
Face à cette inharmonie fondamentale, Jean Tardieu tentera toujours d’opposer une structure formelle, une armature sur laquelle un sens pourrait venir s’accrocher. Transformer le chaos en rythmes et en sons, rendre sensible le balancement entre l’accent grave et l’accent aigu1, ou encore l’oscillation entre le même et l’autre. Et ce, en s’appuyant sur la matérialité même du langage, sa membrure, ses structures profondes. « La structure de la langue, c’est le fil du bois, le grain de la pierre, l’étirement du métal ». D’où l’intérêt de Tardieu pour les catégories grammaticales comme les pronoms ou les conjonctions. « Une conjonction me paraît la chose la plus aiguë qui soit, si on l’utilise, par exemple, pour créer un trouble de la logique (comme les tenants de l’art dit « cinétique », parviennent, en jouant sur de minces décalages géométriques ou colorés, à susciter un trouble du regard) ». Ces mots, souvent, donnent l’élan initial, le la, autour duquel s’organise l’orchestration du jeu des accents, ou de ces syllabes accentuées qui, plus sûrement que le sens logique, traduisent le sentiment d’étrangeté ou les malaises nés de la division du Moi.
Privilégiant donc les mots les plus simples et les plus usés, les « infiniment petits » du langage ou les mots sauvages « diminutifs familiers, mots vagues, monosyllabes bêtifiants à répétition, expressions enfantines ou gâteuses, mots et grommellements imitatifs, interjections et exclamations, argot édulcoré… » Tardieu élabore une œuvre qui pousse la logique jusqu’à l’absurde, fraye sa voie entre le rire et l’inquiétante étrangeté, nous oblige à regarder en face ces évidences qu’on préfère si souvent ignorer. Une œuvre qui donne à voir ce qu’il faut entendre, et qui ne cesse de débusquer l’incongru ou l’inconvenant sous le plus commun ou sous la plus usitée des formules. Il faut lire les œuvres du Professeur Froeppel, l’alter ego clownesque de J. Tardieu pour comprendre, sur le mode burlesque, combien les mots qui nous permettent de communiquer sont un instrument imparfait, et combien il est difficile d’être, dans le monde comme dans la langue. C’est que le langage sait faire la part de l’ombre2 autant que Tardieu sait rendre une voix aux silences les plus assourdissants. « Le rôle du poète n’est-il pas de donner la vie à ce qui se tait dans l’homme et dans les choses, puis de se perdre au cœur de la Parole ? »
Cette façon de donner voix à l’informulé, d’écouter notre langue, a trouvé dans le théâtre un mode d’expression à sa mesure. Composé de Poèmes à jouer ou de Comédies éclair, l’œuvre théâtrale de Jean Tardieu se présente comme la comédie du langage. Loin de toute esthétique réaliste, elle ne cesse de jouer de la dualité intérieure (voir les déconcertants échanges de Monsieur Monsieur) et de la surimpression des plans de signification. Des pièces qui sont une exploration des possibilités musicales du langage (Les comédiens ne jouent plus « le sens de ce qu’ils disent, mais le son comme des instrumentistes »), et qui semblent des jalons sur la voie d’un art dramatique abstrait.
Une œuvre où chacun semble s’écouter lui-même de l’autre côté de la porte et où la Première personne du singulier, en faisant écho à une Voix sans personne, déploie quelque chose comme la troisième dimension du langage. Une œuvre qui fait aussi la part belle à la peinture et à la musique à travers le cycle des « recherches de transposition verbale à partir de l’œuvre plastique », et dans les textes où Tardieu s’est efforcé de traduire les constellations d’impressions qu’ont fait naître en lui les œuvres des plus grands.
Mais par-delà ces correspondances entre les arts, et cette volonté de trouver une langue qui rejoigne le murmure de ce que nous ne comprenons pas autour de nous, l’œuvre de Jean Tardieu pourrait se résumer à une façon unique de conjuguer le verbe être et de chercher « le soleil dans l’ombre et l’obscurité en plein jour ». Rien que pour cette façon d’inventer des formes transcendant le principe de non-contradiction, il faut la lire et s’en régaler.

Œuvres, de Jean Tardieu
Édition dirigée par Jean-Yves Debreuille

avec la collaboration d’Alix Turolla-Tardieu et de Delphine Hautbois
Préface de Gérard Macé
Quarto/Gallimard, 1596 pages, 27,50

1 Sous ce titre Tardieu regroupa des poèmes (1976-1983)
2 Sous ce titre est regroupé un choix de proses (1937-1967)
* Signalons la parution de Lettres croisées (1923-1958) entre Jean Tardieu et Roger Martin du Gard (Gallimard, 418 pages, 31,50 )

Le plaisir du verbe Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°49 , janvier 2004.