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Essais Les jeux du je

octobre 2004 | Le Matricule des Anges n°57 | par Thierry Cecille

Généalogiste alerte, Vincent Colonna remonte à la source antique pour donner à l’autofiction, genre indistinct parfois voué aux gémonies, ses lettres de noblesse.

Autofiction & autres mythomanies littéraires

Serait-ce, en ce domaine aussi, l’effet, parfois dévastateur, de la prétendue « fin des idéologies » ? Toujours est-il qu’après les décennies structuralistes et telqueliennes, la théorie littéraire ferait désormais long feu. Alors que les formes et les genres, comme il est normal et bénéfique, ne cessent de se modifier, de s’entremêler, personne n’oserait plus, aujourd’hui, prendre le risque de les décrire ou de tenter, au moins, d’y voir clair. Après Thomas Pavel naguère (La Pensée du roman, Gallimard, 2003) et plus récemment Cécile Guilbert (voir Lmda N° 55), c’est à une telle tâche que s’attelle et nous convie Vincent Colonna. Universitaire mais par ailleurs également romancier il n’est pas sans plaider coupable : dès 1982, travaillant avec Gérard Genette, il reprit, peut-être un peu hâtivement, le terme d’autofiction à Doubrovski (Fils, 1977), et inaugura ainsi un emploi qui devait ensuite proliférer, non sans engendrer confusion et méprise ou mépris. Le sens actuellement le plus répandu désigne et accuse en effet une fade mise en fiction du je, dénuée à la fois des prestiges de l’invention romanesque et des exigences de l’authenticité autobiographique. En réalité, nombreux sont les écrivains « ayant enchâssé leur identité dans un montage textuel, mêlant les signes de l’écriture imaginaire et ceux de l’engagement de soi », et ce serait même là un « influx secret » qui « innervait la littérature depuis très longtemps ».
Colonna décide donc de délaisser nos contemporains il leur consacre pourtant quelques analyses assez fines, ainsi pour une comparaison judicieuse entre Passion simple et Se perdre d’Annie Ernaux et remonte, en un voyage au long cours, à l’origine. Ainsi nous présente-t-il (et nous donne-t-il le goût de découvrir) les inventions de soi de Lucien de Samosate (IIe siècle de notre ère) et les œuvres qui, tout au long des siècles suivants, peuvent y être rattachées. Son Histoire véritable est une « autofiction fantastique », voyage imaginaire dans l’utopie mais aussi dans les textes qu’il pille ou pastiche, qui annonce aussi bien La Divine Comédie que les deux Voyage de Cyrano de Bergerac, puis certaines entreprises de Borges, Leyris ou Gombrowicz. Sa Double accusation, comédie allégorique, ouvre la voie de l’ « autofiction biographique » qui deviendra, surtout à partir du romantisme, l’hégémonique puis controversée « autobiographie romancée », d’Adolphe à Christine Angot. Dans Le Pêcheur ou les ressuscités, Lucien invente l’ « autobiographie spéculaire », « posture réfléchissante par laquelle un écrivain s’immisce dans sa fiction pour en proposer un mode de lecture », que l’on retrouvera aussi bien dans la seconde partie de Don Quichotte qu’avec L’Amant de Duras ou également les diverses formes de la mise en abyme. À ces trois types, Colonna ajoute un quatrième, absent chez Lucien : « l’autofiction intrusive ou autoriale », où « l’avatar de l’écrivain est un récitant, un raconteur ou un commentateur », ce qui suppose donc un roman à la troisième personne. Il s’agit donc avant tout d’une voix « bouffonne chez Scarron, tyrannique dans Jacques le fataliste (…) digressive chez Balzac, égotiste chez Stendhal » et que l’on entendra encore chez Nabokov ou Günter Grass.
Vincent Colonna se départit parfois de la stricte objectivité universitaire et sait mêler habilement quelques courtes diatribes contre certains excès de la narratologie ou de la vulgate blanchotienne à un plaisant dialogue imaginaire à la Sterne avec une lectrice désireuse de comprendre ce que peut bien valoir, pour les écrivains contemporains, une telle recherche généalogique. Il apparaît en fait que la fortune de tels procédés n’est pas liée à un progrès récent de l’individualisme ou à quelque scandaleuse promotion de l’intime, mais que « tout se passe comme si historiquement, à rebours d’une idée bien établie, les procédés littéraires revendiquaient très tôt leur statut d’artifices, avant de chercher à passer pour naturels ». Et ce n’est peut-être pas le moindre des mérites de ce livre que de nous montrer ainsi que le « formalisme », en tant que réflexion et jeu sur les formes, loin de n’être, comme on le déplore souvent, qu’une dérive intellectualiste et vaine, pourrait indiquer la voie d’un renouvellement constant des genres littéraires : dans ce vaste domaine de l’autofiction, au-delà des nombrilistes évocations geignardes dont chaque rentrée littéraire nous abreuve, il semble bien qu’il reste encore, pour ceux qui voudront s’en donner la peine, bien des chemins à explorer.

Autofiction et autres
mythomanies littéraires

Vincent Colonna
Éditions Tristram
250 pages, 21

Les jeux du je Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°57 , octobre 2004.
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