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Zoom Il était une fois en Amérique

avril 2009 | Le Matricule des Anges n°102 | par Camille Decisier

Un troisième roman, posthume, impose définitivement Tristan Egolf comme le plus grand incendiaire américain de son temps.

Traditionnellement, les précautions à prendre en cas de probable naissance d’un mythe sont au nombre de deux. On se dispensera tout d’abord de crier au génie sans lui avoir sérieusement prêté l’oreille. Puis on évitera, a contrario, de se laisser imposer le silence par les clichés : la vérité ne se boude pas sous le prétexte simpliste qu’elle colle trop parfaitement avec la représentation commune. Or, Tristan Egolf, né en 1971, présente d’emblée les signes extérieurs du génie errant (guenilles, guitare, passeport américain, jolie gueule un peu cabossée, et manuscrit épais, raturé, une montagne de brouillon). En un mot, il est l’effigie parfaite du hobo dans la plus pure tradition beat américaine. Nous sommes pourtant en octobre 1994, sur le Pont des Arts, à Paris. La rencontre fortuite, ce jour-là, de la famille Modiano le conduira à proposer son énorme roman à la publication américaine. En vain. C’est finalement Gallimard qui traduira en français et éditera Le Seigneur des porcheries, avant même (fait rare) qu’il ne paraisse dans l’Amérique natale d’Egolf, cette « toundra peuplée de ploucs blancs » qui l’avait si bien tenu à distance - et réciproquement.
Deux romans plus tard, en 2005, juste avant la parution de Kornwolf, Tristan Egolf se tire une balle dans la tête. C’est dire si l’on risque de se faire happer, aux dépens de l’œuvre, par l’élément tragique, par l’aura fulgurante et l’écho des fraternités historiques qu’elle fait résonner (Kerouac et affiliés pour la prosodie libertaire, Carson McCullers pour la précocité littéraire, Hemingway, Brautigan ou encore Ian Curtis pour le choix de la fin). Pourtant, dès le premier roman, quelque chose se passait dans le texte même qui calcinait tous les stéréotypes ; une sorte d’ardeur au sens littéral, incandescente et fumigène. Et Kornwolf renouvelle la menace d’incendie général sur les USA.
Owen Brynmor, jeune journaliste sujet aux licenciements à répétition, en outre en plein sevrage tabacologique, réintègre sa bonne vieille ville natale de Stepford, dans un « Pennsyltucky » qui ne fait pas franchement rêver : une triste étendue de maïs en monoculture, que se disputent une bande de culs-terreux saturés de whisky et une communauté mennonite ultra-rigoriste, reproduite en circuit fermé depuis douze générations. Morne bercail, donc, qu’Owen rejoint par amour pour le « noble art » - Stepford se trouvant être « la ville qui possède sans doute la plus riche tradition pugilistique au monde ». À ses heures perdues tenant le crachoir sur le ring, il décroche un job au journal local qui lui permettra de monter en épingle un fait divers lié à la prétendue réapparition du Démon de Blue Ball, un loup-garou nauséabond tout droit sorti du XVIe siècle. Une onde de panique se propage, chaque clan soupçonnant l’autre de protéger le monstre. Owen jubile, jusqu’au jour où son chemin croise celui d’Ephraim, un de ces gentils persécutés « qu’on retourne comme un gant et qu’on lâche contre le monde », et qui profite de la psychose générale pour devenir persécuteur.
Une gifle cinglante à la face de tous les obscurantismes.
Egolf frôle le polar, flirte avec la nécromancie, vomit sur les pieds de ses compatriotes et crache un peu partout ; il met un acharnement furieux à racler le fond du creuset yankee afin d’en extraire, comme rapporté de sous ses ongles, le portrait d’une Amérique blanche et blême à faire peur. On y trouve, pêle-mêle et abondamment, une certaine gourmandise de l’insulte, mijotée dans le jus du parler populaire ; l’analyse farouche du désir de vengeance, de l’anormalité sociale ; une ethnographie brillante des meutes, troupeaux et autres groupuscules ; une gifle cinglante à la face de tous les obscurantismes, quels qu’ils soient ou eussent été - la communauté amish, descendante d’une « horde de villageois luthériens psychotiques shootés à l’ergot de seigle », n’est pas la seule à porter l’empreinte de la claque. L’Amérique profonde en prend pour son grade, dignement représentée par quelques flics porcins et une rangée d’abrutis chancelants vissés au comptoir du bar, qui parlent comme d’autres défèquent, « en écrasant la langue contre le palais pour en extraire un bêlement amygdalien. N’importe quel ancien habitant de la région admettra qu’il s’agit d’une bizarrerie locale. Personne, sinon les résidents de la ville de Stepford, n’exige de sa face les contorsions d’un anus. »
Adeptes des happy ends, en arrière toute : ici, tout est mal qui finit mal. Le prétendu démon, non content d’être neutralisé par la musique country de George Jones, se fait émasculer manuellement. Une orgie à base de psychotropes tourne au délire tortionnaire au cours duquel un policier est transformé en « une sorte de monstre de chiottes carbonisé en cours de décomposition, issu à l’état brut d’une catastrophe chimique. » Le tout s’achevant par une fusillade en bonne et due forme, estampillée cent pour cent yankee.
Egolf est peut-être bien, après tout, un poète maudit, puisque sa courte vie en porta si violemment les stigmates. Qu’il soit même considéré comme une icône, si ce statut permet de le faire connaître. Il semble que trois romans suffisent à l’imposer, d’un point de vue purement littéraire, comme le premier auteur épique et pyromane du XXIe siècle. Ce qui, en soi, n’est déjà pas si mal.

Kornwolf deTristan Egolf
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Francesca Gee Gallimard, 467 pages, 22,90

Il était une fois en Amérique Par Camille Decisier
Le Matricule des Anges n°102 , avril 2009.
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