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Essais Voix sans parole

juin 2016 | Le Matricule des Anges n°174 | par Richard Blin

En s’intéressant aux lacunes lexicales, c’est l’art d’écrire que sonde le Dictionnaire des mots manquants.

Dictionnaire des mots manquants

Parler, c’est désigner, mettre en signes quelque chose qu’on porte en soi, c’est choisir les mots qui nous semblent les plus exacts pour traduire un ressenti. Mais cette opération nous donne souvent un vague sentiment d’inadéquation, une sensation d’incomplétude dont il est légitime de chercher l’origine. Parmi ses sources, et par-delà ce qui relève d’une forme d’impuissance ou d’infirmité personnelle – pour Pierre Bergounioux, ce ne sont pas les mots qui manquent, mais nous qui manquons aux mots – s’impose parfois l’idée d’une carence du lexique, de l’existence en son sein de zones blanches. Ce qui a donné envie à Belinda Cannone et à Christian Doumet de solliciter une quarantaine d’écrivains pour leur demander de décrire des situations ou des états pour lesquels le français n’a pas de mots, d’évoquer des manques qu’ils auraient éprouvés dans leur pratique de la langue. Un ensemble de contributions qu’ils ont réunies sous le titre légèrement pompeux de Dictionnaire des mots manquants, car il ne s’agit que de l’esquisse d’une « cartographie des absences dans un certain paysage de la littérature française contemporaine ».
Chaque entrée se présente sous la forme d’un triangle lexical – au sommet duquel figure le mot-clé, celui qui est indexé alphabétiquement – délimitant l’aire dans laquelle se situe un mot manquant. Ainsi, Jean-Pierre Martin cherche, entre Fuite / exil / renaissance, le mot qui dirait un départ libérateur, qui signifierait combien l’exil « peut être un royaume ». Belinda Cannone, elle, entre Embrasser / chanter / occasion, cherche à savoir pourquoi celui qui embrasse n’est pas un « embrasseur » alors que celui qui chante est un chanteur, celui qui coiffe, un coiffeur et celui qui baise, un baiseur. Dans le même ordre d’idée, entre Nez / bras / manque, Morgan Sportès cherche à comprendre pourquoi ceux à qui on a coupé le nez ne portent pas de nom alors qu’il existe des manchots, des culs-de-jatte, des castrats. C’est le pourquoi de l’absence de forme féminine au mot « imposteur » qu’interroge Véronique Ovaldé qui, par ailleurs, milite pour un mot qui dirait ce qu’on éprouve quand on a honte pour l’autre, un mot qui exprimerait « le déplaisir et le malaise à assister à ce qui est malséant et inconvenant ». Là où Frank Lanot cherche à nommer « le dos de la tête », cet « anti visage », Jean-Michel Delacomptée, Claire Tencin, Diane de Margerie pointent les trous du langage quand il s’agit de nommer ce qui s’éprouve, s’exerce, se vit sous le nom d’amour au sein de l’écheveau, toujours plus riche, des relations à autrui qu’invente et noue notre époque.
Pas plus qu’il n’y a de mots pour dire l’étonnement d’exister (Jean-Philippe Domecq), il n’y en a, constate François Taillandier, pour cerner le moment où « le fait d’exister paraît mis en cause, fragilisé, incertain ». Sans oublier que manque le mot pour dire qu’on manque de mots dans certaines situations (Isabelle Minière). Mais si les mots correspondent si peu souvent à ce que nous aimerions désigner, c’est pour le plus grand profit de la littérature. Écrire, par-delà « l’indicible perte dont s’accompagne tout usage de la langue » (Christian Doumet), c’est savoir se priver de ce qui nous fait défaut, « pour faire comme », nous dit Michel Deguy, c’est utiliser les mots, non dans une « correction » qui s’ajuste à une opinion acquise, mais inventer une « justesse nouvelle », ce que Gérard Dessons exprime à sa façon, en affirmant que loin d’être n’importe quoi, le « je ne sais quoi » est le lieu « de l’altérité, de l’invention, de l’art, de la littérature ». Où l’on voit que ce qui se donne sous les auspices de la lacune, n’est peut-être que l’espace à combler du silence de la réalité, l’enjeu majeur de la littérature : s’approcher de ce qui reste en instance dans la langue, faire du lexique le lieu de l’irrégularité, du contingent, de la créativité individuelle.
Richard Blin

DICTIONNAIRE DES MOTS MANQUANTS
Dirigé par Belinda Cannone et Christian Doumet, Ed. Thierry Marchaisse, 216 pages, 16,90

Voix sans parole Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°174 , juin 2016.
LMDA papier n°174 - 6.50 €
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