Au mitan de notre entretien mené par mails successifs, Éric Vuillard nous a envoyé une photo d’une montagne enneigée. Manière peut-être d’attester qu’il nous répond depuis une petite station alpine où il est parti en vacances en famille. Comme dans ses livres, l’iconographie atteste d’une réalité que le texte va creuser, interroger, exhumer.
Votre nouveau livre, Les Orphelins, est sous-titré « Une histoire de Billy the Kid » mais la photographie qui orne la couverture ne représente pas Billy. Pour son roman Les Nuits d’Ava où il évoque Ava Gardner, Thierry Froger avait choisi l’image d’une femme qui n’est pas Ava Gardner (et une photo qui en réalité est une peinture de Gerhard Richter) pour signifier qu’il n’avait pas écrit un biopic. Votre choix de la photo d’un couple dont la femme tient un révolver relève-t-il d’un même type de raison ?
Cette photographie est à l’origine du livre. Je suis tombé dessus il y a longtemps en parcourant une Histoire des États-Unis, et j’ai été aussitôt frappé par l’insolence inouïe de ce jeune homme et de cette jeune femme tenant négligemment un révolver. La façon qu’ils ont de nous regarder, de nous défier, le degré d’irrévérence qu’ils manifestent à l’égard des honnêtes gens est tout à fait exceptionnel. Et j’ai eu le sentiment qu’il y avait là une clé permettant de mieux comprendre l’Histoire américaine, une clé pour notre époque, une sorte de rendez-vous entre nous et eux. Il m’a semblé que leur manière de nous toiser, que leur désinvolture souveraine avait quelque chose à nous dire.
On retrouve la photo de couverture en page 36 que vous décrivez un peu plus loin en identifiant le jeune homme comme étant Jesse Evans (chef de bande que suit un temps Billy). Or la photo est intitulée « Unidentified Couple, woman holding pistol ». Pourquoi donnez-vous à ce jeune homme l’identité de Jesse Evans ?
En réalité, il n’y a jamais rien de certain sur aucun de ces petits truands. Tout ce qui les concerne est conjectural, douteux. Cette photographie est souvent créditée comme étant le portait de Jesse Evans et d’une jeune femme inconnue ; la violence et l’espèce de liberté inconvenante de Jesse Evans s’y accordent bien. Mais avec Billy the Kid, Jesse Evans, et tous leurs compagnons d’infortune, on bute sans cesse sur le néant. Tout ce qu’on affirme sur eux est sujet à caution. Ils sont avant tout des lacunes. Pourtant cette photographie, qu’elle soit celle de Jesse ou d’un autre garçon vacher, nous souffle au visage son haleine outrageante, elle est un reflet fidèle de leurs actions, de leur génération, de leur vie tumultueuse, elle répercute dans une image les péripéties violentes de leurs existences. Elle est leur Saint-Suaire. Et puis le livre a un sous-titre, Une histoire de Billy the Kid, et une histoire ce n’est pas une vie. Il ne s’agit pas d’une biographie, ni d’essayer de retracer le contour d’une vie intérieure, les déchirements de la vie psychique, dans une sorte de plan...
Dossier
Éric Vuillard
Emporté par la langue
janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269
| par
Thierry Guichard
Dans tous ses récits, l’écrivain s’engage à saper la représentation de l’Histoire que la domination impose à notre imaginaire. Avec une éthique radicale fondue dans l’écriture.
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