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Poésie L’opéra funèbre

février 2007 | Le Matricule des Anges n°80 | par Thierry Guichard

Dans une profusion d’images, de couleurs et de formes, Franck Venaille publie un livre testamentaire aux éclats baroques. Éblouissant et émouvant.

Le titre, c’est Chaos et non K.O., mais il n’empêche, en 180 pages de la prose poème de Franck Venaille, vous vous en prenez plus que Rocky Balboa en trente ans. Ça cogne dur, et c’est peu dire. Ça cogne dans les formes : vers corsetés aux mots hachés à la moulinette de la douleur, longues phrases de prose énervées comme cuisses de grenouille en laboratoire, puits d’encre pour descendre au fond du « livre des morts » (du titre d’une partie). Ça cogne dans la voix : ricanement ironique du supplicié, envolées lyriques sous les ailes noires des corbeaux, uppercut rouge ensanglanté de l’amour, Venaille monte avec Chaos un opéra carnavalesque où s’entendent des arias d’une beauté dévastatrice. Tout le livre tourne autour de la douleur quand la maladie met les nerfs à vif, de la mort qui vient faire son ramassage nocturne et des souffrances de « l’enfant de-la-douleur-première » qui vit dans le poète. Livre testamentaire, Chaos rassemble, comme des morceaux épars d’un même corps, des textes disparates qui font autant d’escales sur un chemin de croix. La guerre d’Algérie où l’auteur fut envoyé donne ses images récurrentes (et l’enfant-de-la-douleur-première se mue en soldat plus d’une fois), la mer du Nord y est dépeinte (« C’est gris/ de naissance ») comme un miroir de la mer gelée en lui. Venaille, soldat gris de la prose, déchire au couteau des vers, interpelle ses morts, supplie l’enfant en lui de le laisser en paix : « Ô, enfant,/ Petit-garçon-de-la-douleur-première,/ Ce qui demeure de toi en moi/ reprends-le// Je souffre trop ! » Et pourtant, de ce livre de la douleur, Venaille parvient à tirer de son lecteur du rire parfois et oui, de l’émerveillement. Étrange paradoxe d’alchimiste dont les mots sont le plomb et les images l’alambic. C’est que les poèmes embarquent le lecteur, le perdent dans leurs rythmes et leurs sauts sémantiques, pour le laisser désarmé face aux flux émotionnels que les sonorités éveillent. C’est lorsqu’il interpelle Brecht (« pauvre Bertold Brecht, mon pauvre vieux salaud ») au final de cet opéra baroque et bouffe à la fois, que Venaille laisse les mots couvrir tout l’éventail de sa palette, convoquant le rire et l’ironie, la tendresse et la rage, convoquant comme Mozart « flûtes & fifres » pour un Requiem à la « gaîté forcée annonçant la mort à venir ».
C’est aussi dans ce chamboulement des émotions que le poète parvient à nous faire ressentir les affres de la douleur : la vie n’est plus qu’éclats, rire déchiré qui vient cependant recouvrir d’un masque le masque de la souffrance. Suivez le mouvement : plainte, supplique, ironie, rire. Ça peut donner ça : « J’ai mal & je suis triste. Pauvre Bertold Brecht, vous qui êtes passé par l’expérience de la mort, aidez-moi à terminer dignement la rencontre. J’ai décidément mal &, longuement, bouche pleine de rancœur, vomis bile blanche. Je m’essuie le visage. Ciel ! Mes traits apparaissent sur le mouchoir en papier. Vite je prends un ticket de train pour Turin afin de procéder à l’échange. »
À cet humour grinçant et iconoclaste fait écho la manière avec laquelle, dès l’ouverture du livre le poète joue avec les mots, les fend syllabiquement dans une parodie de vers fixes. Manière de pouvoir dire la douleur (« Malade à en vomir des pierres/ À en cracher de longs sanglots de sang « ) et la colère ( » Littérature intime mais le sang ? On/ A droit aux plus violentes scènes de manè-/ Ge entre ce qui jamais n’est vil dans le/ Corps & la cruauté des Mots Démonia-/ Que cette écriture de La vœu Collez-/ Moi cette fiction-là au cachot où dorment/ Les longs chiens bleus » (…). Manière surtout de forcer le passage entre l’outre-tombe et l’avant naissance : rejoindre le lisse monochrome des plages grises du Nord pour toucher à l’oubli : « l’oubli de moi m’est nécessaire pour vivre oublié de ce corps souffrant. »
« Je n’ai que mon œuvre à vous léguer, et peut-être ces instants de grâce qui ont traversé ma vie, je n’ai que cela. Mais j’ai tout cela qui n’est pas rien. » On ne peut que souscrire : ce n’est, effectivement, pas rien.

Chaos
Franck Venaille
Mercure de France
181 pages, 14

L’opéra funèbre Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°80 , février 2007.
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