On s’est alors pris à rêver d’une rencontre entre créateurs et séries télé » : il fut un temps où nul n’aurait proposé à la famille des Belles-Lettres de se pencher sur les fictions cathodiques, sauf pour en rire. Mais voici maintenant vingt ans que la série mène le monde : l’avant-propos de Laure Limongi évoque à ce sujet un « véritable âge d’or tissé d’exigence narrative, de virtuosité formelle, de castings impeccables », toutes choses dont nous jouissons désormais sans entraves et en vostfr s’il vous plaît, « la dématérialisation des supports et la présence quasi prophétique de l’ordinateur » offrant de souveraines voies d’accès.
Ecrivains en séries fait bien sûr son miel de ces productions anglo-saxonnes et contemporaines qui se téléchargent avidement, de Mad Men en Breaking Bad. Mais remonte aussi jusqu’à Thierry La Fronde et l’ORTF, évoque quelques dessins animés japonais, des intermèdes comiques genre canal plus, et même la guerre du Golfe puisque celle-ci constitua le « meilleur programme télé de 1991 » aux yeux de Raymond Federman. Autant dire que la recension accueille généreusement tout ce qui s’est fait de scénarisé et sériel entre 1948 et 2010, et que ce livre d’un kilo ne saurait être parcouru linéairement. Une manière de se prononcer : lire au hasard sans chercher une vision d’ensemble ou même une cohérence qu’interdisent le nombre de rédacteurs et la liberté qui leur est laissée jusque dans l’ampleur de leur contribution. Allez, feuilletons, cela vaut parfois le coup : encyclopédisme malin (François Rivière, face aux différentes versions du Saint), exercice de détestation réussi (Jérôme Ferrari sur Mafiosa), paradoxe bien mené (quand Pacôme Thiellement explique pourquoi Millenium est « la plus grande série ratée »), sensible entrelacement des regards infantiles et adultes (Renaud Pasquier retrouvant L’Homme qui valait trois milliards et son « STIVOSTINE » de héros)… Mais ce n’est pas non plus toujours très utile, en témoignent certains développements qui pètent moyennement la forme : « Les Envahisseurs, c’est le début de l’ère du complot, de la défiance généralisée à l’égard de tout renseignement, de toute image, de tout témoignage, c’est l’entrée dans la société qui s’est elle-même baptisée, non sans ironie, « la société de consommation », celle justement où l’on ne croit plus à aucune information, celle qui produira la masse critique de l’Internet. » (Léo Scheer). On n’évite donc pas le poncif, le tout-venant, la roue libre ; mais il est vrai qu’il est parfois difficile de concurrencer sur leur terrain les blogs critiques et les sites spécialisés, déjà amplement dispensateurs d’exercice d’érudition et d’admiration.
Plus agaçante s’avère ici la part de création littéraire. Dans le premier volume d’Ecrivains en séries (2009), Emmanuel Rabu annonçait ténébreusement le programme : « Comment, à partir d’un objet qui traite du réel par la fiction, on peut produire d’autres modalités textuelles, d’autres fictions ». Quid ici de ces interactions et autres transversalités ? Des changements de rythmes et de polices à la mode de la Revue de littérature générale, des mélanges de voix et de prosopopéespar lesquels on fait parler le chef des Sopranos ou, échappé de True Blood, le vampire amoureux de la petite Sookie : « Sookie-Cookie-suck aussi » (Anna Czaspski), modalité textuelle et coquine nous voilà. Las, la joyeuse beauté des séries, c’est qu’elles convoitent un large public ; or nos tristes few pervertissent souvent cette entreprise, par la faute du mirlitonisme au 8e degré, des litanies impuissantes, des interrogations qui, flirtant avec l’insignifiance (qu’est-il advenu des maillots de bain d’Alerte à Malibu ?, Brad et Sharon l’ont-ils fait dans Les Feux de l’amour ?), prétendent encore s’en détacher par l’ironie et quelques grammes de savoir.
Gilles Magniont
Ecrivains en séries, saison 2
Léo Scheer, « Laureli », 672 pages, 25 €
Essais Art épisodique
février 2011 | Le Matricule des Anges n°120
| par
Gilles Magniont
Les hommes de plume s’acoquinent aux feuilletons de télé : de là une ribambelle de rejetons, dont quelques têtes à claques.
Un livre
Art épisodique
Par
Gilles Magniont
Le Matricule des Anges n°120
, février 2011.

