Évoquant Robert Walser, dans Un chapeau dans la neige (Maurice Nadeau, 2010), Christian Dufourquet le décrit comme « harmonisant tout, les privilèges, les églises, les montagnes et les fleuves, les fonctionnaires et les philosophes, le brame des cerfs et le vol des papillons, les pensées des jeunes gens qui se promènent en des redingotes boutonnées jusqu’à la glotte et celle des jeunes filles au regard luisant sous l’ombrelle que leur main gantée fait tournoyer dans le ciel de sa prose cristalline… » C’est à cet écrivain aussi déroutant qu’énigmatique que s’est intéressé Philippe Lacadée. Psychiatre et psychanalyste, il a choisi d’aller à la rencontre de l’homme que fut Walser, en partant d’un postulat très simple : Walser est dans son écriture, dans ce qu’il nomme son roman du réel. « Nous avons fait le choix de ne pas tenter une biographie classique de cet homme si secret, si à l’écart du monde et des autres, mais de la déduire de ses écrits. » S’ensuit une passionnante lecture de l’œuvre, attentive à tous les petits mystères d’un homme au moi « découpé, fragmenté », mais soucieuse de ne pas prétendre en livrer le secret.
Avant-dernier de huit enfants dont aucun n’aura de descendance, Robert Walser est né en 1878, à Bienne, aux confins du Jura suisse. Entre un père défaillant et une mère dépressive et peu aimante, l’enfant ne trouve pas sa place et se réfugie dans la lecture et les échappées dans la nature. Il a 16 ans quand sa mère meurt. Sa belle écriture lui permet de devenir employé de bureau, commis aux écritures, ce que d’une certaine façon il ne cessera d’être. D’emplois subalternes en rêve de théâtre, et de logement en logement, en passant par une école de serviteurs – l’Institut Benjamenta – et un emploi de valet, commence une vie nomade qui le verra vivre à Berlin où il écrira en trois ans, ses trois premiers romans – Les Enfants Tanner (1906), Le Commis (1907), L’Institut Benjamenta (1908) – qui sont autant de romans de formation retraçant son parcours. Des livres qui ne lui permettront pas de vivre. En 1911, il est homme à tout faire, chez « la millionnaire », Frau Ehre, mais quand elle meurt, il décide de rentrer à Bienne. Désormais, il restera à l’écart des grands, des puissants, revendiquant l’ordinaire et le petit. « Il ne faut pas que les écrivains se croient grands parce qu’ils se frottent à la grandeur, ils doivent au contraire essayer d’être significatifs dans les petites choses. »
à l’image du héros de L’Institut Benjamenta, dont le souhait est de devenir l’être le plus soumis, le plus petit possible, « un ravissant zéro tout rond », Walser va refuser tous les semblants, tourner le dos à la réussite, à l’argent, à la renommée. Il choisit de devenir un personnage anonyme et sans apparence, de se maintenir à l’écart de toute relation à l’Autre, de se fondre dans le détail, le minuscule, l’insignifiant. Un art de s’évanouir qui l’autorise à tenir un discours à un poêle ou à un bouton.
Il se promène beaucoup, déambulations hagardes ou extasiées dont son œuvre fait le récit. La promenade est pour lui le modèle et la condition de l’écriture. D’où des textes qui ont eux-mêmes leur parcours, leur allure, leurs haltes et leurs détours. Mais c’est essentiellement par l’ouïe que la vie pénètre en lui. C’est depuis ce qu’il capte de la mélodie de la vie telle qu’elle vient à lui à travers sa fenêtre ou au fil de ses déambulations, qu’il écrit. Depuis cette jouissance vocale que lui procurent les sons. Ce n’est pas le sens qui le guide mais la matérialité sonore de la langue. Une jouissance hors sens générant une écriture virtuose toute en cabrioles et entrechats, improvisation et ellipse narrative, jeu de miroir entre le dit et le dire. D’où aussi ses écrits microgrammatiques, rédigés au dos d’enveloppes, de factures, de bouts de papier (cf. Le Territoire du crayon, Zoé, 2003). Une écriture illisible, au crayon, chiffrant une jouissance indicible, créant et protégeant un espace privé. Une manière de composer avec le réel, en désertant l’écriture normale comme il a déserté la relation à l’Autre.
Mettant en scène « du signifiant débordé qui éclate de signifiés, qui s’étoile dans toutes les directions », dit Philippe Lacadée, les textes de Walser font entendre ce qui ne se dit pas, déploient quelque chose du jouir de la vie à travers ce qu’il appelle lui-même son « style-du-temps-présent ».
Style ironique – l’ironie mettant à l’écart, protégeant de la pression du désir de l’Autre – d’un homme qui voua sa vie pleine de trous aux mots et en passa les vingt-sept dernières années dans un asile psychiatrique, après être entré dans une forme d’autisme, quand l’écriture ne parvint plus à fixer sa jouissance. Après avoir miniaturisé son écriture, il miniaturisa sa propre parole en se taisant, avant de disparaître en personne, à 68 ans, sous la forme d’un point noir de conclusion qu’on retrouva dans la neige du jour de Noël 1956.
Richard Blin
Robert Walser, le promeneur ironique
de Philippe Lacadée, Cécile Defaut, 224 p., 20 €
Essais Un zéro tout rond
février 2011 | Le Matricule des Anges n°120
| par
Richard Blin
Une manière d’être au monde et aux mots, de vivre en quête d’une forme de liberté absolue, tel était l’énigmatique Robert Walser.
Un livre
Un zéro tout rond
Par
Richard Blin
Le Matricule des Anges n°120
, février 2011.
