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Poésie L’or des humbles

juin 2002 | Le Matricule des Anges n°39 | par Thierry Guichard

Avec Gilles Ortlieb, la poésie pourrait bien devenir populaire. Cet arpenteur des territoires et des livres sait trouver les accords qui rendent un peu plus habitable notre monde.

Dire ce qu’est la poésie de Gilles Ortlieb n’est pas aisé. Non qu’elle nous plonge dans des formes étonnantes ou nous entraîne dans l’exploration d’un lexique exotique. C’est tout le contraire. Sans pathos, ses poèmes s’équilibrent au plus juste d’une vision quotidienne (d’un paysage bruxellois par exemple) et cet équilibre-là, pesé au plus fin trébuchet, repose sur de longs vers et une rythmique aux rimes intérieures.
Partons du poème Place au cirque qui donne le titre au neuvième livre de ce Français né au Maroc, luxembourgeois d’adoption : « Une chèvre enceinte et naine était attachée à l’arrêt/ de bus d’Angevillers, en Lorraine : le cirque sans nom (…) ». Ses deux premiers vers disent beaucoup. Ils disent que le cirque en question n’est pas bien grand (« (…) quatre artistes en tout, qui/ auront changé mainte fois d’identité et de tenue. »), qu’il s’agit toujours de parler depuis un lieu, un territoire et de ce qu’on y voit de la vie. Et puis il y a l’arrêt de bus, cousin des gares qui parsèment le recueil. Gilles Ortlieb est un écrivain des frontières. Non pas celles de Schengen, mais celles qu’on trouve dans « cet entre-deux auquel je me suis condamné,/ bronchant entre maintenant et là-bas, entre ici/ et autrefois, hésitant encore entre moi et moi. » C’est depuis cet interstice intime, révélé par l’errance, que s’écrivent les poèmes.
On aurait envie, en cette période de troubles politiques, que les élus lisent cette poésie où se fait jour, magnifiquement, la vie simple, dénudée de tout préjugé, touchée par un regard qui en révèle la présence oubliée. Puisqu’il voyage beaucoup, l’écrivain nous ramène de Budapest « Trois rangées de choux montés en graine,/ un ballon autrefois rouge abandonné/ contre le grillage, une niche sans chien » et l’on reconnaît la ville sans y être allé. De Strasbourg ce sont, qu’ « on peut voir glisser, comme os de seiche/ tirés par le courant, les cygnes au col immergé/ du palais Rohan. (…) » C’est une poésie au fusain, éternellement sur le point de se fixer, fragile encore, « pour arpenter le territoire et ses confins ». Écrite peut-être parce qu’on est « entre faim et satiété, incapable pourtant/ de nommer cela qui persiste à manquer. »
Place au cirque est un recueil pour sacs de voyage, tel un ouvrage de Jean-Claude Pirotte : un livre d’hôtels comme il existe des livres de chevet. S’il nous parle des « quais de Belgique, tout crissants de gros sel », s’il nous fait « croiser le regard d’un chien affalé,/ truffe contre le carrelage, derrière la vitrine d’un café/ désenchanté », le livre, jamais ne s’enlise dans la banalité. Au contraire, il élève celle-ci vers une forme de beauté ténue et tendre, un humanisme sincère. Au mitan du livre, la partie Post-scriptum évoque l’agonie et la mort d’un proche avec la même voix. Preuve, s’il en était besoin, que le poète n’abaisse ni n’élève le ton de son écriture en fonction du motif : c’est toujours à hauteur d’homme qu’il écrit.
Cette attention aux choses et aux gens, Gilles Ortlieb la décline également auprès d’écrivains oubliés ou méconnus. Les Sept Petites Études réunies par Le Temps qu’il fait en témoignent en même temps que l’ouvrage permet de mieux cerner quelle poésie le poète habite. C’est d’abord Emmanuel Bove qui est évoqué, avec lequel le poète partage une même « zone interlope où se décide notre attitude au monde ». Écrit à l’encre fraternelle et sympathique, le recueil se clôt sur Odilon-Jean Périer, mort en 1928 à 27 ans et dont l’auteur a traqué les livres dans les bouquineries de Bruxelles. Les textes consacrés à Henri Thomas, Constantin Cavafy (qu’Ortlieb a traduit) et à Charles Cros mêlent la biographie et les oeuvres de ces auteurs, comme pour créer un espace de complicité dans lequel le lecteur est invité. Jean Forton, enfin, salué pour sa « franchise retorse qui fait la littérature pure », voulait inventer ses lecteurs : avec Ortlieb du moins a-t-il trouvé, post-mortem, un ami, un frère peut-être. Et nous, un complice.

Gilles Ortlieb
Place au cirque
Gallimard, 125 pages, 13,90 euros
Sept Petites Études
Le Temps qu’il fait, 105 pages, 13,50 euros

L’or des humbles Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°39 , juin 2002.