Bien trop peu connue au pays de Baudelaire – elle est d’ailleurs absente de l’Anthologie bilingue de la poésie italienne de la Pléiade –, elle est pourtant une véritable icône. La Milanaise Alda Merini (1931-2009) vit son talent poétique loué par Pasolini, Montale et Quasimodo, excusez du peu. Ce n’était pas gagné, car elle était handicapée par une santé mentale défaillante, au point d’avoir été internée dans un asile (lire L’Autre vérité. Journal d’une étrangère, Éditions de la revue Conférence, 2010) : « Suis-je une femme qui possède la raison ? » s’interrogeait-elle. À peu près indigente, elle eut cependant la force de concevoir une œuvre foudroyante, dont les grandes maisons d’édition transalpines ont fait leur miel. Ce sont ici quelque soixante-dix poèmes exhumés de manière posthume parmi une correspondance enfouie dans les archives, pour lesquels elle avoue : « La poésie est certainement une gestation malheureuse ». De surcroît ils sont accompagnés de quatre « auto-interviews », où son passé est « dense, fait d’ombres chaudes ». Mais aussi de proses et lettres, qui ont le mérite de dévoiler un peu plus ce destin singulier, heureusement éclairé par un mariage tardif avec un homme de trente ans son aîné, soit « un amour d’une valeur paranormale ». Ce dont témoignent les cinq pièces intitulées « L’histoire d’amour de Pierri et de moi », là où « J’ai trouvé une sirène / qui m’a délivré un message ».
Plus vaste est « Le canzionere de Sylvia », datant de 1986, plus bref est « Le Livre de Cosimo » ou encore la « Poésie pour Albertina », « couverte par le voile chaud / de la souffrance intime ». Alda Merini aime dédier ses enthousiasmes et ses compassions aux êtres qui l’entourent. Ainsi, pleine d’humanité, la poétesse se penche sur les clochards, les vieillardes, une prostituée. La tendresse s’associe souvent à la nostalgie, puisqu’elle écrit en son âge mûr. Ce qui n’empêche pas un coup de griffe offert à « Mme N. » qui « est douée pour souffrir et faire souffrir ».
« Et de cette confusion des étoiles naît le mot amour ». Ainsi s’explique le titre, qui est en fait celui de la partie centrale, constituée de seize poèmes. La folie, ou plus exactement une enfantine « âme indocile », la nuit, l’amour, la langue, sont parmi les thématiques récurrentes, mais jamais répétitives, dans ce recueil : « Il y a des forêts qui mettent le feu aux mots ». Par exemple, au cours de ces vers libres : « Ouvre-toi à l’amour et montre-moi le sexe / où fleurit le sens de la pudeur, / je suis Sappho l’infinie qui veut se noyer dans ta pâle semence ». Il ne faut pas s’attendre à du sentimentalisme niais, ni à des clichés ; elle préfère : « Et voilà que je ne sais où mettre / ce fardeau d’amour / si ce n’est auprès des dieux ». Moins pudiques sont ces vers où il est question de « mettre leur nez (…) dans l’entrejambe de nos rêves » !
Malgré l’évidente modernité, l’on sent, en cette lyrique amoureuse, une filiation avec le pétrarquisme et le dolce stile novo, lorsqu’elle pratique l’éloge : « Je suis comblée par toi et tellement ravie / plus que Dante dans son soleil ne l’était ». Mais aussi avec la dimension métaphysique et romantique de Leopardi. Le « perroquet polyglotte » est un peu une métaphore ironique de son écriture, qui affectionne les auteurs de l’Antiquité, dont Anacréon, « Athéna, nue et blonde / comme les sept Muses ». Ce qui ne l’empêche pas de rendre hommage à Emily Dickinson.
Seul le langage poétique, donc « le couteau de l’art », déplie la Confusion des étoiles. Il est une sauvegarde contre la folie et sa psychiatrie, contre la violence, une vérité du moi et du monde. C’est ce que suscite et réussit si bien la poésie de Dame Alda Merini, qui mérite d’être saluée par une sensation de découverte émue et de gratitude.
Thierry Guinhut
Confusion des étoiles, d’Alda Merini
Traduit de l’italien par Alessandra Domenici et Gabriel Dufay, Seghers, 240 p., 16 €
Poésie Alda Merini, follement amoureuse
mars 2025 | Le Matricule des Anges n°261
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Alda Merini, follement amoureuse
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