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Dossier La littérature nous sauvera
Marelle de Julio Cortázar par Guillaume Contré

février 2019 | Le Matricule des Anges n°200

La littérature nous sauvera

Je ne saurais dire jusqu’à quel point un livre laisse une trace, si celle-ci est durable ou ne saurait être, tout au plus, que l’impression d’une impression. J’aurais tendance à croire que les livres qui comptent évoluent et changent avec le temps, que les marques qu’ils laissent sont toujours relatives et s’inscrivent dans un tissu plus large dont l’emmaillotage complexe renvoie aussi bien à l’enfance et l’adolescence (là où, peut-être, ont lieu les vraies lectures marquantes) qu’à un futur fait de lectures s’enchaînant dans une spirale infinie (la bibliothèque babélienne de tout ce qu’on voudrait ou devrait lire, de tout ce qui passera trop souvent entre les mailles du filet de notre attention, comme si le grand livre fondateur était toujours le livre à venir, celui qu’on ne lira peut-être jamais).
Mes livres importants d’aujourd’hui ne sont donc pas forcément ceux d’hier et les livres qui m’auront semblé importants voire fondamentaux hier ou avant-hier se révèlent parfois sans intérêt et même honteux à mes yeux d’aujourd’hui, forcément plus exigeants (d’autres, en revanche, ressurgissent avec une vigueur insoupçonnée, comme si nous étions passés complètement à côté la première fois, les ayant alors moins lus qu’effleurés). Notre sensibilité, versatile et capricieuse, évolue et se modifie, s’édifiant pour ainsi dire en couches stratigraphiques qui sont celles de l’avancée – contradictoire, pleine de culs-de-sac et de crocs-en-jambe – de ce qu’à défaut d’un meilleur terme on nommera le goût.
Plutôt que citer un nom plus en accord avec mes actuelles prétentions de lecteur, il me faudra donc parler d’un livre et d’un auteur que je ne fréquente plus depuis longtemps, que je n’aurais d’ailleurs côtoyé que sur une période relativement courte, mais dont la lecture aura eu des conséquences à long terme sur ma vie, au point que la littérature finisse par y occuper une place non négligeable.
J’aurais bien du mal à situer l’année exacte de ma lecture du Marelle de Julio Cortázar, au début des années 2000 certainement, à une époque où la littérature était pour moi une activité intermittente, comme des îlots textuels flottants à la dérive dans une grande mare musicale (j’étudiais la composition électroacoustique au conservatoire après avoir maltraité divers instruments dans un groupe de rock). La date importe peu, même si je revois encore avec précision le moment et la librairie où je l’ai acheté (le livre était à la fois caché et offert sur un présentoir à l’écart dédié à la collection « L’Imaginaire »), sans rien savoir de l’auteur, en suivant mon intuition, cette dernière me disant que ce pavé de 600 pages qui, avant même l’incipit, ne craignait pas d’affirmer « à sa façon, ce livre est plusieurs livres »  ; que ce pavé présenté comme un objet interactif nous proposant un parcours allant du chapitre 73 au chapitre 1, puis du chapitre 2 au chapitre 116, etc., avant de finir en une boucle infinie (131, 58, 131) comme le sillon...

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